Le ciel était une toile tendue, boulochant en altitude sous quelques nuages filandreux.
Auteur
Franck Bouysse
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La nature, elle en fait qu'à sa tête. T'as beau te coller à un arbre, tu te transformes pas en écorce pour autant... ou t'allonger dans une rivière, tu te transformes pas plus en eau...
Le coeur d'un homme, personne peut le comprendre, et ce qui se passe dedans, ça appartient qu'à lui...
Le monde continuerait d'exister après elle, mais elle n'en ferait plus partie. Elle se mettrait à exister ailleurs et dans quelques mémoires temporaires, ça durerait ce que ça durerait. Même si personne n'était en mesure de dessiner la silhouette d'une âme, elle y croyait, parce que sans cela la vie n'avait aucun sens, et que les paysans d'ici avaient besoin de sens pour entretenir leurs feux et les donner à nourrir aux générations suivantes.
La terre n'avait pas créé les obstacles pour que les hommes les surmontent et se rapprochent ainsi du Ciel, elle les avait créés pour rien, simplement parce que çà lui chantait.
La terre n'aimait pas, ne haïssait pas, ne pensait ni au mal, ni au bien. Ne pensait pas. Les hommes dessus, misérables colons dans leur habit de sueur, avec ce besoin de tout nommer, de ramener la terre à une compréhension factice. Les hommes, qui avaient tant besoin de trouver des explications à ce qui ne demandait rien, quand il aurait fallu écouter, regarder la terre se pencher, aimanter toutes les formes de vie, la moindre particule minérale, et même les oiseaux finissaient toujours par se poser et les poussières par retomber.
Forcer une chose à pas sortir, c’est pas toujours le mieux.
Malgré la chaleur, il s'amenait invariablement, coiffé de son chapeau, vêtu de sa veste de drap noir, démarche chancelante à force de s'être tant courbé et autant de fois relevé que ses os avaient fini par prendre le pli d'une douleur acceptée qu'il ne se donnait plus la peine de combattre depuis longtemps. Avec ce sentiment de s'être toujours frotté à la vieillesse, même durant ses plus jeunes années.
Une fois séparés, ils continuaient de s'apprivoiser en imagination, se souvenant des baisers, des gestes, avec encore le feu abandonné par la trace d'une paume sur un visage, et même par l'ombre de cette paume. Ils s'ouvraient alors à des territoires effrayants de beauté , de douceur et d'inconnu.
La lune ressemblait à une assiette en porcelaine blanche trônant sur une nappe noire pleine de trous.
Par-delà une clôture grillagée sur laquelle de petits escargots endormis pendaient tels des flotteurs sur un filet de pêche, l'espace se prolongeait en une prairie recouverte de givre.
Tu sais, y a pas tant de belles choses qui passent à notre portée dans une vie, pour qu’on se retienne de pas les voir.
Toucher la terre, la sentir, provoquait en lui une indépassable émotion et, même si elle avait recélé de l'or, il n'en aurait pas été plus ému. C'était comme si elle lui parlait, quand le versoir de la charrue faisait basculer en sifflant d'épaisses tranches.
J'aime pas l'hiver qui se balade sous les vêtements et qui te crevasse les mains, j'aime pas le printemps qui te baratine en te promettant monts et merveilles, j'aime pas l'été qui déverse des nuées de bestioles et qui brûle les promesses, et j'aime pas non plus l'automne qui repeint le décor avec des belles couleurs pour le supprimer après. J'aime pas les saisons d'ici.
J'aime pas les saisons d'ici. Y a jamais rien qui change durablement, rien à espérer que de dérouler une corde que d'autres ont enroulée pour nous, rien qui vaille la peine de se battre. On gagne jamais, on attend que ça se passe.
Moi, je trouve suspect de te forcer à apprendre des phrases entières de ta Bible. Enfin, je suppose que c'est pratique pour avoir une réponse à tout ce qui se présente.
On ne s’est pas dit grand-chose ce jour-là, mais je voyais plus que toi, même quand je regardais ailleurs.
Il en vient à considérer que tout homme est fait pour aller au-devant du mystère, que l’immobilité ne vaut rien, qu’elle ne sert qu’à assassiner les pulsions de vie.
Tant de fois il a rêvé d’ailleurs, au fil des pages froissées dans de fiévreuses nuits dévalant des jours sans frissons.
On serait ni meilleurs ni moins bons, si on savait ce que pensent les autres, mais on pourrait pourtant pas s'empêcher de le croire.
Il a a beau réfléchir, se concentrer, il ne se souvient pas que le bonheur ait franchi durablement le seuil de sa porte. Trop poli pour déranger, le bonheur. Un projet démesuré. Si haut que sa mémoire parvient à grimper, il y a toujours eu une tragédie pour fausser la direction.
Dans la vie, y a ce qui nous arrive sans qu’on l’ait décidé, et, pour le reste, les hommes ont des choix à faire, sinon, tous autant qu’on est sur ce foutu Plateau, on crèverait dans le même lit. Si y en a qui s’en sortent mieux que les autres, c’est qu’ils savent attraper ce qui se présente sans faire la fine bouche. La morale et toutes ces conneries qu’on nous apprend à l’église, ça a jamais rendu les gens moins malheureux.
Dans la vie, y a ce qui nous arrive sans qu’on l’ait décidé, et, pour le reste, les hommes ont des choix à faire.
Il ne saurait dire d'où lui vient ce besoin de maîtriser l'ordonnancement des espaces, la rectitude de sa pensée. Ce dont il a conscience, c'est de la douleur que lui procurent les écarts lorsqu'ils surviennent, et de la souffrance supplémentaire lorsqu'il est obligé de se contenir. Une souffrance qu'il endosse, sachant ce qu'on attend de lui en certaines circonstances.
Le café du matin devint un rituel. Ils alternaient chez l'un et chez l'autre, mélangeant de mieux en mieux leurs mots et leurs silences.