Auteur

Franck Bouysse

On te dira qu'il faut prendre la vie comme elle vient... conneries... la vie, c'est elle qui te prend, sans te laisser le choix, et par les couilles, encore. Le temps qui passe fait que la mémoire s'use un peu, mais le problème, c'est qu'elle s'use pas sur les mauvaises choses qu'on a vécues, elle s'attarde plutôt sur les bonnes, plus tendres.
Les morts, on a l'habitude de leur pardonner bien des choses, même des choses qu'on ne devrait pas.
Il arrive fréquemment que la vie rencontre la mort plus tôt que prévu, et personne n'y peut grand-chose.
La grand-mère lui avait toujours dit que le bonheur était comme la promesse de l'aube, si l'on s'en tient à la promesse sans s'obstiner à vouloir deviner ce qu'on aurait envie qu'elle révèle à l'avance.
Au moins il n'y avait pas de femme pour leur jeter la pierre, pas de môme pour leur percer les tympans, rien ni personne pour leur faire des reproches. La liberté en quelque sorte. S'en convaincre.
La solitude est un point commun à beaucoup d'hommes et de femmes, comme si la mort s'invitait à tous les mariages. Chacun sait que les ménages à trois ne fonctionnent jamais, et que c'est l'humain qui finit toujours par être raboté.
Il y avait aussi des couleurs qui disaient les saisons, des animaux, et puis des humains, qui tour à tour espéraient et désespéraient, comme des enfants battant le fer de leurs rêves, avec la même révolte enchâssée dans le coeur, les mêmes luttes à mener, qui font les victoires éphémères et les défaites éternelles.
Les distances, dans ce coin-là, c'est du temps, pas des mètres.
La lune était enfoncée dans le ciel, tel un bouton tout rond piqué sur un gilet de laine noir chiné.
Il faut dire que les enfants ça n'a pas de pitié en eux, ils appuient sur la tête des plus faibles pour ne pas se deviner.
Et après tout, qu'est-ce qu'il aurait fait d'un tas d'argent ? Personne ne peut repeindre un ciel d'hiver avec. Alors quoi ?
Ici, les lignées, elles s’éteignent toutes les unes après les autres, comme des bougies qui n'ont plus de cire à brûler. C'est ça le truc, la mèche, c'est rien du tout si il y a plus de cire, une sorte de pâte humaine, si bien que l'obscurité gagne un peu plus de terrain chaque jour ; et personne n'est assez puissant pour contrecarrer le projet de la nuit.
Le diable, il habite pas aux enfers, c'est au paradis, qu'il habite.
Il faut croire que, tant qu'on n'a pas goûté à mieux que ce qu'on a sous la main, on se trouve des raisons d'apprécier sa pitance, peut-être même de ne pas du tout en chercher d'autre.
Il sentait la colère et la haine traverser les murs, pour l'entraîner sournoisement dans une sorte de fascination malsaine, comme si les affrontements de ses parents le confortaient dans l'idée que les rapports humains procédaient toujours d'une mécanique violente et qu'au final, ce qu'il vivait au quotidien était la normalité. La seule envisageable
En cet instant, son ultime projet était d'épouser le ciel, après avoir rompu ses fiançailles avec cette nature maquillée.
Gus adorait quand ils étaient assis au coin du feu et que la mémé lui racontait des histoires anciennes venues de son passé à elle, qu’il n’avait pas connu et qui la rendait plus souvent triste que joyeuse. Gus ne s’y trompait pas à l’époque. Et ses silences. Des silences qui le calmaient comme rien n’avait jamais pu le faire aussi bien depuis. Il lui disait alors qu’elle était une fée pleine de rides et elle répondait en souriant qu’elle n’en était pas une, que les fées étaient toujours belles et jamais vieilles, que c’était à ça qu’on les reconnaissait.
Il avait la sensation que sa tête butait contre les nuages, tellement ils étaient bas, et qu'ils essayaient d'expulser des petits flocons tout biscornus, des gros et des moins gros allant se poser délicatement au sol sur la couche de neige déjà formée, sans que rien de vivant ne soit responsable de ce mouvement-là.
Faut croire que ce qu'on a vécu enfant rien ni personne peut le retirer, que c'est pour toujours dedans.
Tout comme les femmes, les hommes sortaient eux aussi du ventre d'une mère en gémissant, mais ils se prenaient pourtant à se croire plus grands que des hommes dès qu'ils avaient quelques muscles à fourbir contre plus faible.
C'est pas facile d'être l'homme qu'on voudrait être... on y arrive jamais vraiment.
Pour les femmes, la vie c'étaient des actes et bien peu de mots. On leur avait appris que les mots représentaient la désinvolture de l'esprit s'ils n'étaient rattachés à des gestes concrets, comme égrener un épi de maïs, pétrir une pâte, fendre une bûche par le milieu, construire un feu. Les mots, quand ils sortaient, leur semblaient boursoufles de raison, jamais de légèreté et encore moins de folie.
Toutes ces vies simples, aux fonctions si évidentes, donnaient en temps normal la sensation à Joseph d'être l'envers d'un homme, une forme directement reliée à la nature et, maintenant que son père était parti, elles ne lui apparaissaient plus comme telles, et il prenait conscience qu'il allait devoir apprivoiser différemment l'univers amputé de la part tendre de l'enfance. Devenir un homme avant l'âge d'homme.
Le balancier d'une pendule répandait du temps en un lieu qui ne savait apparemment qu'en faire.
Dans les fermes, on en prenait soin, des chiens, même s'il s'agissait des seuls animaux pas véritablement productifs, fidèles commis pourtant, à qui l'on confiait bien souvent les tourments et les secrets de l'âme, qui semblaient avoir été conçus pour cela également, et peut-être surtout, en échange d'un peu de soupe et parfois de caresses.

Œuvres de Franck Bouysse

Glaise (2018)Grossir le Ciel (2014)Né d'aucune femme (2019)Oxymort (2014)Plateau (2017)Vagabond (2019)