La terre n'aimait pas, ne haïssait pas, ne pensait ni au mal, ni au bien. Ne pensait pas. Les hommes dessus, misérables colons dans leur habit de sueur, avec ce besoin de tout nommer, de ramener la terre à une compréhension factice. Les hommes, qui avaient tant besoin de trouver des explications à ce qui ne demandait rien, quand il aurait fallu écouter, regarder la terre se pencher, aimanter toutes les formes de vie, la moindre particule minérale, et même les oiseaux finissaient toujours par se poser et les poussières par retomber.

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Dans les fermes, on en prenait soin, des chiens, même s'il s'agissait des seuls animaux pas véritablement productifs, fidèles commis pourtant, à qui l'on confiait bien souvent les tourments et les secrets de l'âme, qui semblaient avoir été conçus pour cela également, et peut-être surtout, en échange d'un peu de soupe et parfois de caresses.
C'est toujours ce qui se passe avec les mots nouveaux, il faut les apprivoiser avant de s'en servir, faut les faire grandir, comme on sème une graine et faut bien s'en occuper encore après, pas les abandonner au bord d'un chemin en se disant qu'ils se débrouilleront tout seuls, si on veut récolter ce qu'ils ont en germe.
Les apparences ont la vie dure et on leur fait dire aussi ce qu'on veut bien.
Et il sut que le hasard n'existait pas, que tout était une question d'adéquation, ou de décalage.
Les cris muets de son enfance à lui, qui l'avaient amené à fuir bien des fois, parce que la fuite est la seule chose qui reste aux hommes civilisés.
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Faut croire que ce qu'on a vécu enfant rien ni personne peut le retirer, que c'est pour toujours dedans.
Tout comme les femmes, les hommes sortaient eux aussi du ventre d'une mère en gémissant, mais ils se prenaient pourtant à se croire plus grands que des hommes dès qu'ils avaient quelques muscles à fourbir contre plus faible.
C'est pas facile d'être l'homme qu'on voudrait être... on y arrive jamais vraiment.
Pour les femmes, la vie c'étaient des actes et bien peu de mots. On leur avait appris que les mots représentaient la désinvolture de l'esprit s'ils n'étaient rattachés à des gestes concrets, comme égrener un épi de maïs, pétrir une pâte, fendre une bûche par le milieu, construire un feu. Les mots, quand ils sortaient, leur semblaient boursoufles de raison, jamais de légèreté et encore moins de folie.
Toutes ces vies simples, aux fonctions si évidentes, donnaient en temps normal la sensation à Joseph d'être l'envers d'un homme, une forme directement reliée à la nature et, maintenant que son père était parti, elles ne lui apparaissaient plus comme telles, et il prenait conscience qu'il allait devoir apprivoiser différemment l'univers amputé de la part tendre de l'enfance. Devenir un homme avant l'âge d'homme.