Auteur

Albertine Sarrazin

Je suis comme toi, je suis une fille-mère qui n'a pas eu de mômes. Mon mariage, c'est un caprice, une entourloupette.
Je ne veux ni entretenir, ni être entretenue.
Ces macaronis on sait pas à quoi s'en tenir, ou ça jacte on peut plus les arrêter, ou c'est tout renfermé et ça fait ses coups en dessous.
A l'atelier, on sait déjà que j'ai été en conférence avec la Maison Parapluie, et le silence est lourd, inquiétant, je sens le poulet.
Je n'ai rien de ce que j'aime, il faudra bien que j'aime ce qu'on m'a laissé.
L'entretien d'hier m'a prouvé, encore une fois, qu'il existe des limites à tout échange, que le dialogue finit le plus souvent en double monologue.
On tue un corps plus facilement qu'un souvenir.
Je n'aime pas la Télévision, sourire plaqué d'un côté de l'écran, sourires béats et digérants de l'autre.
Je crois qu'à l'hôpital, on aime assez exhiber ce qu'on a de plus laid : c'est à qui aura la plus effroyable couture, avec le plus grand nombre de points de suture, le plâtre le plus volumineux, l'extension la plus pesante.
Que ce réveil tourne lentement ! Le drap colle à ma poitrine, m'oppresse un peu. Je voudrais dormir, être minéral, être bloc autour de mon cœur qui bondit et court devant moi : choisis-la, Julien la route qui est à moi, sautes-y à pieds joints et que je porte à jamais chacun de tes pas.
À nouveau je marche, mes pieds sont ocrés de poussière, et les gens que je côtoie m'enveloppent, me portent, me bousculent sans me gêner, comme des vagues ; je marche, passive, ni gaie ni triste. L'ardeur du soleil s'emmagasine en moi, sans irradier encore : je remonterai bientôt vers les froidures, j'aurais besoin de mon stock.
Avec ma patte, je ne peux plus marcher sans semelles : la plante du pied est dure et cornée, mais elle est devenue sensible comme une muqueuse, la moindre poussière de caillou la perce de douleur. Ma jambe n'est plus la demi-base sûre de mon équilibre, chaque pas est un simulacre, une chute rectifiée ; que je cesse de penser à ma démarche, et aussitôt je me surprends à clopiner et à poser le pied de travers, sous l'angle laissé par le moule de plâtre « en léger équin » disait le dossier.
Marche droit, Anne : si l'on te questionne, jamais cet accident ne doit transparaître, ta patte menace de prison ceux qui l'ont sauvée. Mais… Comment se rappeler la prison, ici ? Comment même y croire ? Ici, tout le monde semble déguisé, et la police omniprésente laisse tranquille la foule à laquelle je ressemble, avec mon chapeau de pacotille et mes lunettes noires.
Je n'essaie pas d'intéresser les gens : après quelques avances mal reçues ou interprétées de travers, je me renfrogne dans l'indifférence où eux-mêmes me laissent. Non par mépris, mais parce que je ne sais pas forcer les oreilles et les coeurs : il faut qu'on vienne à moi.
Je ne sais pas forcer les oreilles et les coeurs : il faut qu'on vienne à moi.
Pour la première fois, je n'ai pas envie de connaître la fin, ni même la suite de cette aventure. Je suis là, nue, sur le fauteuil, à regarder Julien qui dort ; je voudrais rester ainsi, stagnante, tiède, dans le silence où s'élèvent seules nos respirations régulières, sans plus devoir faire les gestes, dire les mots qui nous échangent et nous trahissent ; cette minute vraie et vivante, je l'étire en éternité.
Je renifle Paris, je me planque en son cœur, je suis revenue. Vaincue, cassée, je suis là quand même; d'ailleurs, comme nous disions souvent à la taule, le vainqueur, c'est celui qui se casse. Je reviens, Paris, avec les décombres de moi-même, pour recommencer à vivre et à me battre.
Les gens ne me retiennent point, car je n'ai plus rien à leur proposer que moi, moi nue, et il faudrait beaucoup de temps et de tendresse pour faire jaillir de moi quelque ressource, quelque source.
Moi, maintenant, je marche : sur une ou deux ou trois pattes, je marcherai toujours assez loin pour te retrouver, te réparer à mon tour, s'il le faut.
Dans cette vie-là, on n'était jamais enlevé, câliné, évadé ; on se tenait debout, dans le noir des cages du panier à salade, ou assis sur le dur des lattes de bois. Mais dans cette vie, quand même, on pouvait gambader en secret sur le jalon certain de chaque journée. Ma liberté neuve m'emprisonne et me paralyse.
Ma liberté neuve m'emprisonne et me paralyse.
On ne se lave pas du jour au lendemain de plusieurs années de routine chronométrée et de dissimulation constante de soi .Lorsque la carcasse est libérée, l'esprit, qui était jusque là la seule échappatoire, devient au contraire l'esclave des mécanismes.

Œuvres de Albertine Sarrazin

L'Astragale (1965)La Cavale (1965)La Traversière (1966)