Mais est-il indispensable de poser la question quand la réponse est évidente ?
❧
Tout au long du dîner, par la suite, alors qu'il m'apparaissait de plus en plus clairement que cet homme n'avait rien que de très banal, et que d'agréables et décents petits messieurs dans son genre, Pierrot en rencontrait sans doute à la pelle au Garden-Club, monsieur Matin ne cessa d'inspirer à mon mari, puis même à Maud et Lise, une curiosité pleine de trouble et de respect, au point qu'il devint bientôt évident que d'avoir quitté sa femme et son petit garçon transformait monsieur Matin en héros pour mon mari, qui, sinon, ne se fût pas mépris sur cet individu ennuyeux.
◆
À lire aussi de Marie NDiaye
En initiant Maud et Lise je n'avais fait que précipiter le moment où elles se seraient détachées de moi, fortes de leur volonté de puissance
Rien de ce que je venais de leur apprendre, je le savais, ne serait dévoilé aux petits congénères. Le secret de leurs pouvoirs était jugé par mes filles strictement intime en même temps que fondamentalement inintéressant. En d'autres temps, elles en auraient éprouvé une légère honte. Mais, pratiques, sereines, volontaires, intensément décontractées, avides et, envers l'existence, revendicatrices en toute innocence, elles n'avaient que très peu de pudeur, étaient rarement gênées par quoi que ce fût. Ces intelligentes petites barbares, mes filles, en cela me stupéfiaient.
Je reconnais l'écriture de ma mère : les points sur les i sont des cercles disproportionnés, chaque phrase contient plusieurs fautes inattendues, d'une certaine façon personnelles, originales.
Les mystères ne sont pas tous douloureux. Il y aussi des mystères heureux !
Dans la même œuvre
La connaissance des comportements humains que mes filles acquéraient, non dans les livres (elles ne lisaient que des magazines) mais grâce aux feuilletons télévisés, était si fruste, internationale et standardisée qu'elle avait une efficacité certaine dans les situations très communes comme celle-ci. (…) Je constatais avec soulagement qu'elles ne semblaient pas plus émues que si ces faits de leur existence concernaient les personnes qu'elles regardaient maintenant, dans un silence attentif, raconter leurs propres malheurs, dans cette émission de confidences et d'épanchements qu'elles affectionnaient.
Quand mes filles eurent atteint l'âge de douze ans, je les initiai aux mystérieux pouvoirs. Non pas tant, mystérieux, parce qu'elles en ignoraient l'existence, que je les leur avais dissimulés (avec elles, je ne me cachais de rien puisque nous étions de même sexe), mais plutôt que, ayant grandi dans la connaissance vague et indifférente de cette réalité, elles ne comprenaient pas plus la nécessité de s'en soucier ni d'avoir, tout d'un coup, à la maîtriser d'une quelconque façon, qu'elles ne voyaient l'intérêt pour elles d'apprendre à confectionner les plats que je leur servais et qui relevaient d'un domaine tout aussi lointain et peu palpitant. Elles ne songèrent pourtant pas à se rebeller contre cet ennuyeux enseignement. Elles ne tentèrent même pas, certains après-midi ensoleillés, d'y couper sous quelque prétexte. Je me plaisais à croire que, cette docilité chez mes filles peu dociles, mes jumelles fulminantes et impulsives, je la devais à la conscience qu'elles avaient peut-être, malgré tout, là, d'une obligation sacrée.
Rien de ce que je venais de leur apprendre, je le savais, ne serait dévoilé aux petits congénères. Le secret de leurs pouvoirs était jugé par mes filles strictement intime en même temps que fondamentalement inintéressant. En d'autres temps, elles en auraient éprouvé une légère honte. Mais, pratiques, sereines, volontaires, intensément décontractées, avides et, envers l'existence, revendicatrices en toute innocence, elles n'avaient que très peu de pudeur, étaient rarement gênées par quoi que ce fût. Ces intelligentes petites barbares, mes filles, en cela me stupéfiaient.
Mon mari rentrait du Garden-Club, situé à trente kilomètres de chez nous, où il passait la journée à tenter de convaincre des couples aisés et respectables d'acheter pour l'éternité une semaine de vacances annuelle en des lieux aussi variés qu'idylliques du monde entier, une toute petite semaine par an, certes, mais dont Pierrot se chargeait de montrer qu'elle serait inoubliable et de faire comprendre qu'elle s'ajouterait à d'autres semaines inoubliables au cours des années, ce qui, au bout du compte, offrait aux clients quelques centaines de journées merveilleuses pour une somme, assenait alors Pierrot, presque indignement dérisoire.
Au Garden-Club, la stratégie de conquête était soigneusement minutée. Invités par un courrier flatteur quinze jours auparavant, les clients potentiels arrivaient pour le déjeuner, dans le grand parc artificiel du Garden-Club, ceint de hautes grilles, en pleine campagne. Ils étaient reçus par Pierrot, qui leur faisait les honneurs du vaste buffet de charcuterie et de salades exotiques, en profitait pour glisser déjà quelques mots de son affaire, puis les conduisait à la piscine, au sauna, au salon de massage, attendant toujours non loin, toujours à portée de vue dans son costume gris clair à l'écusson du Garden-Club, et avançant toujours un peu davantage, chaque demi-heure, dans l'exposé des inconcevables privilèges que donnait l'achat pour la vie entière d'une semaine de prélassement à Bora Bora, à Miami, à Trouville, presque partout où la fantaisie la plus retorse pouvait dicter d'aller. Ensuite, il dînait de façon intime avec ses proies, dont la peau était toute rosie et odorante, l'âme toute reconnaissante qu'on les eût si bien traitées, qu'un personnage important comme Pierrot, avec son costume parfait, un peu large, son visage coupant et sévère, ne les eût pas lâchées d'une semelle, et la fin du repas devait le persuader d'avoir emporté le morceau, ou bien c'était manqué, il le savait par expérience. Voilà ce que faisait Pierrot, il était payé à chaque contrat signé.