Œuvre

Mes amis (1924)

Vraiment Billard n'avait pas de tact. Si j'avais été marié, je ne l'eusse pas dit. Il devait savoir qu'on ne raconte pas son bonheur à un malheureux.
Elle ne devait pas plaire aux hommes mais tout de même c'était une femme, avec de gros seins et des hanches plus larges que les miennes.
Il en a toujours été ainsi dans ma vie. Personne n'a jamais répondu à mon amour. Je ne demande qu'à aimer, qu'à avoir des amis et je demeure toujours seul. On me fait l'aumône, puis on me fuit. La chance ne m'a vraiment pas favorisé.
J'aime les gares parce qu'elles vivent jour et nuit. Si je ne dors pas, je me sens moins seul.
Les gens ne croient pas au hasard, surtout dès lors que celui-ci est seul pour vous excuser.
J'aime les mots « espérer » et « avenir » dans le silence de mon cerveau, mais dès que je les prononce, il me semble qu'ils perdent leur sens.
Pour un peu d'affection, je partagerais ce que je possède : l'argent de ma pension, mon lit. Je serais si délicat avec la personne qui me témoignerait de l'amitié. Jamais je ne la contrarierais. Tous ses désirs seraient les miens. Comme un chien, je la suivrais partout. Elle n'aurait qu'à dire une plaisanterie, je rirais ; on l'attristerait, je pleurerais.
Pour un peu d'affection, je partagerais ce que je possède : l'argent de ma pension, mon lit.
Je serais si délicat avec la personne qui me témoignerait de l'amitié. Jamais je ne la contrarierais. Tous ses désirs seraient les miens. Comme un chien, je la suivrais partout. Elle n'aurait qu'à dire une plaisanterie, je rirais ; on l'attristerait, je pleurerais.
Quand le luxe me fait envie, je vais me promener autour de la Madeleine. C'est un quartier riche. Les rues sentent le pavé de bois et le tuyau d'échappement. Le tourbillon qui suit les autobus et les taxis me soufflette la face et les mains. Devant les cafés, les cris que je perçois une seconde semblent sortir d'un porte-voix qui tourne.
Mon imagination crée des amis parfaits pour l'avenir, mais, en attendant, je me contente de n'importe qui.
J'avais un mal de tête violent. Je songeai à ma vie triste, sans amis, sans argent. Je ne demandais qu'à aimer, qu'à être comme tout le monde. Ce n'était pourtant pas grand-chose.
Je veux croire qu'un jour je serai heureux, qu'un jour quelqu'un m'aimera. Mais il y a déjà si longtemps que je compte sur l'avenir !
Ah la solitude, quelle belle et triste chose ! Qu'elle est belle quand nous la choisissons ! Qu'elle est triste quand elle nous est imposée depuis des années !
J'aime à garder dans mon cerveau une provision de souvenirs. Je sais qu'elle y est. Cela me suffit.
Quand je m'éveille, ma bouche est ouverte. Mes dents sont grasses : les brosser le soir serait mieux, mais je n'en ai jamais le courage. Des larmes ont séché aux coins de mes paupières. Mes épaules ne me font plus mal. Des cheveux raides couvrent mon front. De mes doigts écartés je les rejette en arrière. C'est inutile : comme les pages d'un livre neuf, ils se dressent et retombent sur mes yeux.
Un tramway vide arriva. Il avait été lavé la nuit. Les ampoules qui l'éclairaient avaient la tristesse des lumières qu'on oublie d'éteindre avant de s'endormir.
Lorsque je sors de chez moi, je compte toujours sur un évènement qui bouleversera ma vie. Je l'attends jusqu'à mon retour. C'est pourquoi je ne reste jamais dans ma chambre. Malheureusement, cet évènement ne s'est jamais produit.
Un homme comme moi, qui ne travaille pas, qui ne veut pas travailler, sera toujours détesté. J'étais, dans cette maison d'ouvrier, le fou, qu'au fond, tous auraient voulu être. J'étais celui qui se privait de viande, de cinéma, de laine, pour être libre. J'étais celui qui sans le vouloir, rappelait chaque jour aux gens leur condition misérable.
On tient toujours à faire bonne impression sur les gens que l'on ne connaît pas.
Je n'avais pas l'intention de mourir, mais inspirer de la pitié m'a souvent plu. Dès qu'un passant s'approchait, je me cachais la figure dans les mains et reniflais comme quelqu'un qui a pleuré. Les gens, en s'éloignant, se tournaient. La semaine dernière, il s'en est fallu de peu que je ne me fusse jeté à l'eau, pour paraître sincère.