Œuvre
Mémoires d'Hadrien (1951)
... toute tolérance accordée aux fanatiques leur fait croire immédiatement à de la sympathie pour leur cause.
... dans tout combat entre le fanatisme et le sens commun, ce dernier a rarement le dessus.
On n'a rien compris à la maladie, tant qu'on n'a pas reconnu son étrange ressemblance avec la guerre et l'amour: ses compromis, ses feintes, ses exigences, ce bizarre et unique amalgame produit par le mélange d'un tempérament et d'un mal.
La tendresse du père est presque toujours en conflit avec les intérêts du chef.
... la possibilité de jeter le masque en toutes choses est l'un des rares avantages que je trouve à vieillir.
Je ne me querelle plus avec les médecins; leurs sots remèdes m'ont tué; mais leur présomption, leur pédantisme hypocrite est notre oeuvre: ils mentiraient moins si nous n'avions pas si peur de souffrir.
Je chassai les fonctionnaires incapables; je fis exécuter les pires. Je me découvrais impitoyable.
Manger un fruit, c'est faire entrer en soi un bel objet vivant, étranger, nourri et favorisé comme nous par la terre; c'est consommer un sacrifice où nous nous préférons aux choses.
La lettre écrite m'a enseigné à écouter la voix humaine, tout comme les grandes attitudes immobiles des statues m'ont appris à apprécier les gestes.
Le véritable lieu de naissance est celui où l'on a porté pour la première fois un coup d'oeil intelligent sur soi-même: mes premières patries ont été des livres.
Tout ce que chacun de nous peut tenter pour nuire à ses semblables ou pour les servir a, au moins une fois, été fait par un Grec.
Plus l'Etat se développe, enserrant les hommes de ses mailles exactes et glacées, plus la confiance humaine aspire à placer à l'autre bout de cette chaîne immense l'image adorée d'un homme protecteur.
La plupart des hommes qui comptent dans l'histoire ont des rejetons médiocres, ou pires que tels : ils semblent épuiser en eux les ressources d'une race. La tendresse du père est presque toujours en conflit avec les intérêts du chef.
L'intimité des corps, qui n'exista jamais entre nous, a été compensée par ce contact de deux esprits étroitement mêlés l'un à l'autre.
La mémoire de la plupart des hommes est un cimetière abandonné, où gisent sans honneur des morts qu'ils ont cessé de chérir.
Je pense souvent à la belle inscription que Plotine avait fait placer sur le seuil de la bibliothèque établie par ses soins en plein Forum de Trajan : Hôpital de l'âme.
Tâchons d'entrer dans la mort les yeux ouverts.
Je m'étonne que la plupart des hommes aient si peur des spectres, eux qui acceptent si facilement de parler aux morts dans leurs songes.
Notre grande erreur est d'essayer d'obtenir de chacun en particulier des vertus qu'il n'a pas et de négliger de cultiver celles qu'il possède.
Fonder des bibliothèques, c'était encore construire des greniers publics, amasser des réserves contre un hiver de l'esprit qu'à certains signes, malgré moi, je vois venir.
Je n'aimais pas moins ; j'aimais plus. Mais le poids de l'amour, comme celui d'un bras tendrement posé au travers d'une poitrine, devenait peu à peu lourd à porter.
Il était arrivé à ce moment de la vie, variable pour tout homme, où l'être humain s'abandonne à son démon ou à son génie, suit une loi mystérieuse qui lui ordonne de se détruire ou de se dépasser.
Je savais que le bien comme le mal est affaire de routine, que le temporaire se prolonge, que l'extérieur s'infiltre au-dedans, et que le masque, à la longue, devient visage.
Puisque la haine, la sottise, le délire ont des effets durables, je ne voyais pas pourquoi la lucidité, la justice, la bienveillance n'auraient pas les leurs.
Les historiens nous proposent du passé des systèmes trop complets, des séries de causes et d'effets trop exacts et trop clairs pour avoir jamais été entièrement vrais.