Œuvre

Mémoires d'Hadrien (1951)

Natura deficit, fortuna mutatur, deus omnia cernit. La nature nous trahit, la fortune change, un dieu regarde d'en haut toutes ces choses.
Notre époque, dont je connaissais mieux que personne les insuffisances et les tares, serait peut-être un jour considérée, par contraste, comme un des âges d'or de l'humanité.
Construire, c'est collaborer avec la terre : c'est mettre une marque humaine sur un paysage qui en sera modifié à jamais ; c'est contribuer aussi à ce lent changement qui est la vie des villes.
La tradition populaire ne s'y est pas trompée, qui a toujours vu dans l'amour une forme d'initiation, l'un des points de rencontre du secret et du sacré.
Je n'ai jamais regardé volontiers dormir ceux que j'aimais ils se reposaient de moi, je le sais ils m'échappaient aussi.
Je pensais avec un serrement au coeur, que rien n'est plus lent que la véritable naissance d'un homme.
Je ne savais pas que la douleur contient d'étranges labyrinthes, où je n'avais pas fini de marcher.
Mais la mort changeait peu de choses à cette intimité qui depuis des années se passait de présence l'impératrice restait ce qu'elle avait toujours été pour moi : un esprit, une pensée à laquelle s'était mariée la mienne.
J'ai utilisé de mon mieux mes vertus, j'ai tiré parti de mes vices.
Mon cher Marc, je suis descendu ce matin chez mon médecin Hermogène, qui vient de rentrer à la Villa après un assez long voyage en Asie. L'examen devait se faire à jeun : nous avions pris rendez-vous pour les premières heures de la matinée.
Pour moi, je comprenais mal qu'on quittât volontairement un monde qui me paraissait beau, qu'on n'épuisât pas jusqu'au bout, en dépit de tous les maux, la dernière possibilité de pensée, de contact, et même de regard. J'ai bien changé depuis.
Je me disais que seules deux affaires importantes m'attendaient à Rome l'une était le choix de mon successeur, qui intéressait tout l'empire l'autre était ma mort, et ne concernait que moi.
Le véritable lieu de naissance est celui où l'on a porté pour la première fois un coup d'oeil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été les livres
Quand je considère ma vie, je suis épouvanté de la trouver informe.
En ce qui me concerne, j'étais à peu près à vingt ans ce que je suis aujourd'hui, mais je l'étais sans consistance. Tout en moi n'était pas mauvais, mais tout pouvait l'être : le bon ou le meilleur étayait le pire.