Œuvre
Les oubliés du dimanche (2017)
Mon amour, la première fois que je t'ai embrassée j'ai senti un battement d'ailes contre ma bouche. J'ai d'abord cru qu'un oiseau se débattait sous tes lèvres, que ton baiser ne voulait pas du mien. Mais quand ta langue est venue chercher la mienne, l'oiseau s'est mis à jouer avec nos souffles, c'était comme si on se le renvoyait de l'un à l'autre.
Mais n'empêche que quand j'ai un coup de blues, je prie pour que la vie m'apporte un parasol comme le sien. Son parasol s'appelle Lucien, c'était son mari.
Il faut écouter dans l'urgence parce que le silence n'est jamais loin.
Quand on est petit, tous les grands sont des vieux.
C'est une légende, cette histoire de mouette ? - \r\n- La légende d'Hélène. Elle dit que chaque être humain est rattaché à un oiseau pendant son passage sur terre. Qu'il nous protège.
En lisant, elle croque dans un fruit qu'elle a convoité pendant des années et sent enfin son nectar sucré couler dans sa bouche, sa gorge, sur ses lèvres, ses doigts.
Vous savez, quand on a perdu la personne qu’on aimait le plus au monde, on la perd tous les jours.
Il ne se mariera jamais. Jamais il ne passera d'alliance autour de l'annulaire d'une femme. Jamais il ne demandera à une femme de lui jurer fidélité. Pas après ce qui est arrivé à ses parents. Jamais personne ne viendra au banquet de sa noce. Son père le traite souvent d'anarchiste parce qu'il critique l'armée, les hommes politiques, la peine de mort, les curés et le mariage.
Avant la lecture, sa vie se résumait à des gestes quotidiens, habituels, qui la plongeaient dans un profond sommeil à la fin de la journée, comme un cheval de trait abruti de fatigue. Maintenant, ses nuits sont peuplées de rêves, de personnages, de musique, de paysages, de sensations...
Les infirmières nous sonnent comme des domestiques, pour accompagner un résident aux toilettes par exemple.
Les infirmières ont plus de responsabilités médicales que les aides-soignantes, mais je préfère mon métier parce que nous, nous tenons la main des résidents. Pour que les familles sachent à qui elles ont affaire, le personnel soignant ne porte pas les mêmes blouses. Celles des infirmières sont roses, celles des chefs de service, blanches, et celles des aides-soignantes, vertes, couleur poubelle.
Il lui avait aussi dit qu'il y a plus d'étoiles dans le ciel que de grains de sable dans le Sahara. Elle l'avait aimé pour cela. Pour toutes ces choses qu'il lui avait apprises, à elle, la petite fille de l'atelier de couture condamnée à ne jamais rien savoir si elle ne l'avait rencontré.
Nous avons tous deux vies, une vie où l'on dit ce que l'on pense et une vie où on la ferme. Une vie où les mots passent sous silence.
J'ai la nostalgie, la nostalgie de ce que je n'ai pas encore vécu.
Qu'on entre dans un café ou chez un médecin, c'est que l'on veut se faire soigner de la solitude.
Comme on me dit tout le temps que quand un vieux meurt, c’est une bibliothèque qui brûle je sauve quelques cendres.
On a forcément envie de vivre avec quelqu'un qui vous regarde.
Mes souvenirs ont perdu la mémoire.
Ce jour-là, j'ai compris que les anciens, il suffit de les toucher, de leur prendre la main pour qu'ils racontent. Comme quand on creuse un trou dans le sable sec au bord de la mer, l'eau remonte systématiquement sous les doigts.
En fin de compte, les chiens c'est comme le beau temps, ça change les idées.
A part quelques exceptions , les fils passent de temps en temps. Souvent accompagnés de leur femme. Les filles, elles, elles passent tout le temps. La plupart des oubliés du dimanche n'ont que des fils.
Ce que je ne trouve pas joli chez moi, je me dis qu'un jour ce sera la beauté de quelqu'un. Quelqu'un qui m'aimera et qui deviendra mon peintre. Ce sera celui qui me continuera. Qui me fera passer du brouillon au chef d'oeuvre si j'ai une grande histoire d'amour. On est tous le Michel-Ange de quelqu'un , le problème c'est qu'il faut le rencontrer.
En le regardant, je me demande pourquoi on tombe amoureux. Moi qui passe mes journées à écouter des histoires, je suis bien placée pour savoir que l'amour ne supporte aucune explication.
L'amour ne supporte aucune explication.
Elle lui affirme que chaque être humain est relié à un oiseau . Et que certaines personnes ont le même. Il suffit d'observer le ciel pour voir que son oiseau n'est jamais loin. Elle dit que les oiseaux ne meurent pas, qu'ils se donnent à l'infini. Dès qu'on met un oiseau en cage, un homme devient fou.
Nous, les aides-soignantes, nous sommes les gardiennes du temple des amours passées.