Œuvre

Les Garçons (1969)

Nous mourons, quand il n'y a plus personne pour qui nous voulions vivre.
Je l'aime dans ce qu'il ne fait pas pour moi et je l'aimerais dans le mal qu'il ferait. Je l'aime dans ce qu'il ne fait pas pour moi, et je l'aimerais dans ce qu'il ferait contre moi.
Il distinguait bien, déjà, que ce sont les parents, les épouses, les enfants, les maîtresses qui vous engluent dans une merdouille de petits honneurs. Et c'est la solitude, cette aile, qui vous en tire et vous soulève.
Jusqu'à douze ans — oui, douze ans sonnés ! — il venait dans le lit de sa mère, une demi-heure, avant d'aller se coucher. Elle le tenait contre elle, en chemise de nuit, chaud comme un oison ; ils causaient, quelquefois ils lisaient le même livre ; c'est ainsi qu'ils lurent ensemble le début de Quo Vadis : l'amour des Romains prit naissance sous le drap, ce qui était parfaitement adapté. Tant qu'il y eut la gouvernante anglaise, à neuf heures précises elle frappait : Alby, it's time. Mme de Bricoule maudissait la gouvernante, dans son langage peu châtié, dès qu'elle avait tourné le dos. Un jour, à douze ans, sans savoir même ce qu'il faisait, il toucha sa mère où il ne faut pas. Elle lui dit le lendemain : « Maintenant tu ne viendras plus dans mon lit. Tu es trop grand. » Il l'accueillit sans y prendre garde, comme il avait fait son geste sans y prendre garde. Mais, elle, ce petit homme chaud lui manquait durement.
Alban, en étude, songeait que tout à l'heure — il regarda sa montre : dans une heure dix environ —il donnerait un baiser à Aymery de La Maisonfort, à qui il n'avait adressé la parole que deux ou trois fois, et toujours ès choses les plus indifférentes. Le premier être humain qu'il baiserait au visage, du moins d'un baiser « passionnel ».
Depuis cinq ans, Denie servait aussi à Linsbourg d'informateur et de rabatteur, car Linsbourg était un maniaque de l'abondance, et Salins prétendait qu'il devait prononcer dans ses prières : « Notre Père, qui êtes aux cieux, donnez-nous aujourd'hui notre petit lapin quotidien. » Il avait toujours quelqu'un de rechange. Si Denie était collé il avait l'Archichou. Si l'Archichou était grippé, il avait Limette. Jamais en panne. Il disait : « J'ai mes relais. » Littéralement couvert de gosses comme ce dieu-fleuve statufié du jardin des Tuileries, sur qui grouillent les bambins. Grand Maître et Casanova de la Protection, Linsbourg était désigné du simple nom qui fut celui de Cromwell : le Protecteur. Lui seul portait ce nom au collège. En lui était incarné le Génie de la Protection.
Quand on a onze ans, et qu'on veut vivre sa vie — ce qui est bien naturel : il n'y a pas de temps à perdre —, on ment sans arrêt et à tous ; c'est la seule défense, ou presque. Ceux qui s'extasient devant la perfidie des femmes sont de cette race qui leur prête toutes sortes de merveilles, dans le bien et dans le mal, pour justifier la prosternation devant elles que lui cause son désir d'elles. La perfidie des enfants n'est pas moins grande, mais elle est moins célèbre, parce qu'elle affecte moins.
Après mes parents, c'est toi que j'aime le plus. Je t'aime plus que mon oncle. La façon dont je t'aime perpétue l'espèce. — Qu'est-ce que tu veux dire ? — Le prof a dit que l'amour permettait de perpétuer l'espèce.
Sauf durant les seize premières années de sa vie, où la religiosité, dans un milieu chrétien, était inévitable, M. l'abbé de Pradts n'avait jamais cru en Dieu. Son esprit n'avait pas besoin d'un Dieu ; son coeur n'avait pas besoin d'un Dieu. Le surnaturel était un monde qui lui était aussi fermé que celui des sciences, par exemple, ou celui de l'économie politique : le naturel le comblait largement. Selon lui, les hommes avaient inventé Dieu, parce que la grande majorité en avait besoin, de tête ou de coeur ; ce besoin était, selon lui, une des caractéristiques les plus communes de la faiblesse humaine. Ensuite ils avaient travaillé sans répit tant pour donner un sens à cette invention, que pour lui donner du prestige, afin de n'avoir pas honte d'elle, qui avouait si cruellement leur débilité. Comme ils étaient capables, toujours, du meilleur et du pire, ils avaient construit sur cette idée de Dieu, chacun dans son pays et dans son époque, un système plein de beautés et d'absurdités, en partie admirable, en partie risible, en partie odieux, duquel ils tiraient toutes sortes d'actes allant eux aussi de l'admirable à l'odieux, en passant par le risible. De ces édifices construits sur des nuées, le plus important était sans doute le catholicisme. Telles étaient les vues de M. l'abbé de Pradts, qui ne prétendaient ni à l'originalité ni à la profondeur.
Chacune des poésies était signée Yseult de Termor, ce qui était étrange puisque la page de garde portait déjà ce nom : il semblait que Mme de Bricoule eût été si enivrée de son pseudonyme qu'elle eût voulu le répéter et le répéter à l'infini. Mais où les yeux d'Alban, déjà bien écarquillés, s'écarquillèrent sans mesure, ce fut lorsqu'il lut : Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches, etc., etc. Le célèbre sonnet de Verlaine étant suivi de la signature Yseult de Termor ! Fallait-il tirer de là que Mme de Bricoule donnait dans l'auto-imposture infantile, pratiquée naguère par son fils, de recopier dans un cahier confidentiel, en le signant de son nom, le texte d'un autre ? [...] Mme de Bricoule faisait à trente-huit ans ce qu'Alban faisait à douze.
Dans le moment qu'il développait cela, il arrive que Mme de Bricoule prit conscience que son nez luisait. Cette luisance qui venait facilement à son nez était un des soucis de la comtesse. D'abord elle l'éteignait en passant sur lui une feuille de papier à cigarettes, ensuite elle le poudrait. Elle n'osa pas, devant l'abbé, user du papier à cigarettes, mais elle se poudra le nez sans vergogne, avec sa poudre Rêve de Mignon. Ce faisant, elle aperçut dans la petite glace du poudrier les deux rides qui descendaient de son nez, et, du pouce et du médius, elle les tira ; ce fut plus fort qu'elle. Ensuite elle épousseta, avec humeur, la poudre qui, comme d'habitude, était tombée sur son jabot. M. de Pradts vit les trois gestes, et méprisa.
Le disciple que Jésus aimait » : Jean s'était désigné à cinq reprises (ce qui était assez désobligeant pour les autres disciples). Et il avait, seul, reposé sur la poitrine de Jésus. Et, comme par hasard, il était le plus jeune des Douze : une vraie jeune fille, à en croire les peintres. Et la mystérieuse palpitation de son Evangile... Dans la vie souffrante de Jésus, l'abbé de Pradts n'était touché que par cela : l'Evangile était pour lui une fable séduisante, analogue à la Théogonie, à l'Iliade, à l'Odyssée, aux Mille et Une Nuits. Et il y avait deux mille ans que les chrétiens lisaient cet épisode de Jean, sans que leur attention en fût éveillée. Quant à Alban, le personnage de la Passion pour qui il avait un faible était Ponce Pilate, Romain égaré parmi des Orientaux auxquels il n'entendait rien, et qui cependant s'efforçait avec obstination de sauver l'un d'eux qu'il pressentait être un pur. Un moment venait enfin où il cessait d'être courageux, moitié sur le conseil de sa femme (détail savoureux), moitié parce que « j'en ai par-dessus la tête de ces histoires de roi ou pas roi des Juifs. Qui est le roi des Juifs : est-ce moi qui peux le savoir ? J'en ai fait suffisamment ; qu'ils se débrouillent entre eux ; ah ! pour me punir de quoi (mais je crois deviner : je n'ai pas rampé assez dans l'affaire Servilius) m'a-t-on envoyé dans ce bled ? » Ponce Pilate n'était pas un héros, mais il était de ceux que les anges avaient nommés « les hommes de bonne volonté » . Pour Alban, ce Quirite juste et dédaigneux était vraiment un ami.
Avec le garçon, pas d'envahissement : sa nature ne le porte ni à la sentimentalité, ni à la jalousie, ni à la graphomanie, ni au besoin qu'on s'occupe de lui ; elle le porte au contraire à souhaiter qu'on le laisse tranquille, et à laisser tranquilles les autres. Il y a dans le protectionnisme quelque chose de réservé et de dépouillé, mettons quelque chose de sec, qui est très classique : souviens-toi de la litote du Parc ; sans parler de la réserve que nous impose la société. Avec les femmes — du moins si j'en crois les livres, car mon expérience d'elles est nulle, — c'est le contraire ; il faut toujours en dire et en faire plus qu'on ne sent : débordement et étalage, auxquels s'ajoute l'étalage de la publicité extravagante donnée à cet amour. Tout cela est romantique. L'amour des femmes, c'est l'amour tumultueux ; l'amour des garçons, c'est l'amour paisible, qui vous laisse l'esprit libre. De là le vers de Properce : « A mon ennemi je souhaite une femme. A mon ami un jeune garçon.»
Selon les enquêtes de police, la Seine-et-Oise est le département champion de France pour les incestes. L'abbé de Pradts n'avait, certes, rien à voir avec les incestes, mais c'est pour dire que le département qu'il élut n'est quand même pas un département inintéressant.
Quelle main baiserait-il la première, la main de Sabine, ou la main de sa mère morte ?
Pas de lune emphatique, pas d'étoiles insomnieuses, pas d'ombre de littérature, rien.