Sauf durant les seize premières années de sa vie, où la religiosité, dans un milieu chrétien, était inévitable, M. l'abbé de Pradts n'avait jamais cru en Dieu. Son esprit n'avait pas besoin d'un Dieu ; son coeur n'avait pas besoin d'un Dieu. Le surnaturel était un monde qui lui était aussi fermé que celui des sciences, par exemple, ou celui de l'économie politique : le naturel le comblait largement. Selon lui, les hommes avaient inventé Dieu, parce que la grande majorité en avait besoin, de tête ou de coeur ; ce besoin était, selon lui, une des caractéristiques les plus communes de la faiblesse humaine. Ensuite ils avaient travaillé sans répit tant pour donner un sens à cette invention, que pour lui donner du prestige, afin de n'avoir pas honte d'elle, qui avouait si cruellement leur débilité. Comme ils étaient capables, toujours, du meilleur et du pire, ils avaient construit sur cette idée de Dieu, chacun dans son pays et dans son époque, un système plein de beautés et d'absurdités, en partie admirable, en partie risible, en partie odieux, duquel ils tiraient toutes sortes d'actes allant eux aussi de l'admirable à l'odieux, en passant par le risible. De ces édifices construits sur des nuées, le plus important était sans doute le catholicisme. Telles étaient les vues de M. l'abbé de Pradts, qui ne prétendaient ni à l'originalité ni à la profondeur.

À lire aussi de Henry de Montherlant

Quand j'avais seize ans - seize ans, vous entendez, - j'avais une petite copine de quatorze ans. Je l'aimais comme on aime pour la première fois.
Il n'y a pas de grande destinée sans un peu de mélancolie.
J'ai vu souvent des personnes, entrant dans un petit restaurant, aller s'attabler à côté de l'unique dîneur, de toute évidence parce qu'elles avaient flairé que ça le gênerait.
Ecrire, et ne pas publier, est une état bien agréable.
Ce qui est important dans la vie publique, ce sont les disgrâces. On y retrouve son plus sûr compagnon de route : soi-même.
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Dans la même œuvre

Nous mourons, quand il n'y a plus personne pour qui nous voulions vivre.
Je l'aime dans ce qu'il ne fait pas pour moi et je l'aimerais dans le mal qu'il ferait. Je l'aime dans ce qu'il ne fait pas pour moi, et je l'aimerais dans ce qu'il ferait contre moi.
Il distinguait bien, déjà, que ce sont les parents, les épouses, les enfants, les maîtresses qui vous engluent dans une merdouille de petits honneurs. Et c'est la solitude, cette aile, qui vous en tire et vous soulève.
Jusqu'à douze ans — oui, douze ans sonnés ! — il venait dans le lit de sa mère, une demi-heure, avant d'aller se coucher. Elle le tenait contre elle, en chemise de nuit, chaud comme un oison ; ils causaient, quelquefois ils lisaient le même livre ; c'est ainsi qu'ils lurent ensemble le début de Quo Vadis : l'amour des Romains prit naissance sous le drap, ce qui était parfaitement adapté. Tant qu'il y eut la gouvernante anglaise, à neuf heures précises elle frappait : Alby, it's time. Mme de Bricoule maudissait la gouvernante, dans son langage peu châtié, dès qu'elle avait tourné le dos. Un jour, à douze ans, sans savoir même ce qu'il faisait, il toucha sa mère où il ne faut pas. Elle lui dit le lendemain : « Maintenant tu ne viendras plus dans mon lit. Tu es trop grand. » Il l'accueillit sans y prendre garde, comme il avait fait son geste sans y prendre garde. Mais, elle, ce petit homme chaud lui manquait durement.
Alban, en étude, songeait que tout à l'heure — il regarda sa montre : dans une heure dix environ —il donnerait un baiser à Aymery de La Maisonfort, à qui il n'avait adressé la parole que deux ou trois fois, et toujours ès choses les plus indifférentes. Le premier être humain qu'il baiserait au visage, du moins d'un baiser « passionnel ».