Œuvre

Les Fleurs du Mal (1857)

Ah! que le monde est grand à la clarté des lampes! - Aux yeux du souvenir que le monde est petit!
Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve, - Une ébauche lente à venir, - Sur la toile oubliée, et que l'artiste achète - Seulement par le souvenir.
C'est un cri répété par mille sentinelles.
Bien qu'on ai du coeur à l'ouvrage - L'Art est long et le Temps est court.
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir!
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux, - Qui réfléchiront leurs doubles lumières - Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
Ne cherchez plus mon coeur, les bêtes l'ont mangé.
Et les agonisants dans le fond des hospices - Poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux.
Goûter, en regrettant l'été blanc et torride, - De l'arrière-saison le rayon jaune et doux!
Un bas rosâtre, orné de coins d'or, à la jambe, - Comme un souvenir est resté; - La jarretière, ainsi qu'un oeil secret qui flambe, - Darde un regard diamanté.
Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores, - Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur - Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées, - Où gît tout un fouillis de modes surannées, - Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher, - Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.
Au détour d'un sentier une charogne infâme - Sur un lit semé de cailloux, - Les jambes en l'air, comme une femme lubrique, - Brûlante et suant les poisons, - Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique - Son ventre plein d'exhalaisons.
Les amoureux fervents et les savants austères - Aiment également, dans leur mûre saison, - Les chats puissants et doux, orgueils de la maison, - Qui comme eux sont frileux, et comme eux sédentaires.
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle.
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir; - Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.
Il me semble, bercé par ce choc monotone, - Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part...
Un de ces concerts, riches de cuivre, - Dont les soldats parfois inondent nos jardins, - Et qui, dans ces soirs d'or où l'on se sent revivre, - Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.
La diane chantait dans les cours des casernes, - Et le vent du matin soufflait sur les lanternes.
L'air est plein du frisson des choses qui s'enfuient.
Tout l'hiver va rentrer dans mon être: colère, - Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé, - Et, comme le soleil dans son enfer polaire, - Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.
La mer, la vaste mer, console nos labeurs! - Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse - Qu'accompagne l'immense orgue des vents grondeurs, - De cette fonction sublime de berceuse? - La mer, la vaste mer, console nos labeurs!
Des meubles luisants, - Polis par les ans, - Décoreraient notre chambre.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant, - Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan, - La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Le navire roulait sous un ciel sans nuages, - Comme un ange enivré de soleil radieux.