Œuvre

Les Fleurs du Mal (1857)

Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique, - Piétinant dans la boue, et cherchant, l'oeil hagard, - Les cocotiers absents de la superbe Afrique, - Derrière la muraille immense du brouillard.
N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde - Où je hume à longs traits le vin du souvenir?
Les pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids, - Soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts.
Je vois un port rempli de voiles et de mâts - Encor tout fatigués par la vague marine.
Allume ta prunelle à la flamme des lustres; - Allume le défi dans le regard des rustres.
Vois se pencher les défuntes Années, - Sur les balcons du ciel, en robes surannées; - Surgir du fond des eaux le - Regret souriant.
La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Que des noeuds mal attachés - Dévoilent pour nos péchés - Tes deux beaux seins, radieux - Comme des yeux.
Quand, les deux yeux fermés, en un chaud soir d'automne, - Je respire l'odeur de ton sein chaleureux, - Je vois se dérouler des rivages heureux - Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone.
Que ton sein m'était doux! - Que ton coeur m'était bon!
Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon, - Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses.
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées! - Que l'espace est profond! que le coeur est puissant!
Le son de la trompette est si délicieux - Dans ces soirs solennels de célestes vendanges - Qu'il s'infiltre comme une extase dans tous ceux - Dont elle chante les louanges.
Je sais qu'il est des yeux, des plus mélancoliques, - Qui ne recèlent point de secrets précieux; - Beaux écrins sans joyaux, médaillons sans reliques, - Plus vides, plus profonds que vous-mêmes, ô Cieux!
Tes beaux yeux sont las, pauvre amante! - Reste longtemps, sans les rouvrir, - Dans cette pose nonchalante - Où ta surprise le plaisir.
Elle était donc couchée et se laissait aimer - Et du haut du divan elle souriait d'aise.
Pourtant, sous la tutelle invisible d'un Ange, - L'Enfant déshérité s'enivre de soleil, - Et dans tout ce qu'il boit et dans tout ce qu'il mange - Retrouve l'ambroisie et le nectar vermeil.
Dans la brute assoupie un ange se réveille.
Le sein martyrisé d'une antique catin.
Est-il vrai que parfois le triste coeur d'Agathe Dise: - - «Loin des remords, des crimes, des douleurs, - Emporte-moi, wagon, enlève-moi frégate?»