Œuvre
Le Roman inachevé (1956)
De la femme vient la lumière.
La rose naît du mal qu'a le rosier. - Mais elle est la rose.
Tu n'as pas eu le choix entre l'âge d'or et l'âge de pierre.
Tu m'as pris par la main dans cet enfer moderne - Où l'homme ne sait plus ce que c'est qu'être deux - Tu m'a pris par la main comme un amant heureux.
La ville mauve en bas allumait peu à peu ses devantures.
Nous avons comme un pain partagé notre aurore - Ce fut au bout du compte un merveilleux printemps.
Celui qui croit pouvoir mesurer le temps avec les saisons - Est un vieillard déjà qui ne sait regarder qu'en arrière - On se perd à ces changements comme la roue et la poussière - Le feuillage à chaque printemps revient nous cacher l'horizon.
Inexorablement je porte mon passé - Ce que je fus demeure à jamais mon partage.
Je pars et je vous abandonne - Longs quais de pierre sans personne - Veillant sur le fleuve profond - Où les désespérés s'en vont.
Voici déjà beau temps que je n'ai plus coutume - De défier la neige et gravir les sommets - Dans l'éblouissement du soleil et des brumes.
Je tresserai l'enfer avec le vers du Dante - Je tresserai la soie ancienne des tercets.
Je suis comme le cheval qu'on chasse avec le fouet hors du chemin - Je tords mes pieds dans les cailloux je trébuche à tous les problèmes.
Sur le Pont-Neuf j'ai rencontré - Fumée aujourd'hui comme alors - Celui que je fus à l'orée - Celui que je fus à l'aurore.
Un front qui s'appuie - A moi dans la nuit - Deux grands yeux ouverts - Et tout m'a semblé - Comme un champ de blé - Dans cet univers.
Mais toutes les comparaisons ici paraissent inutiles - Vous pouvez brûler tous les mots sans expliquer ce qu'est le feu - Le bonheur et la flamme sont ce qui danse au fond de nos yeux - Pour qui ne les a jamais vus comment se ressembleraient-ils.
Vous retrouverez dans mon sang ses pleurs - Vous retrouverez dans mon chant sa voix - Ses yeux dans mes veines - Et tout l'avenir de l'homme et des fleurs - Toute la tendresse et toute la joie - Et toutes les peines.
Tu vins au coeur du désarroi - Pour chasser les mauvaises fièvres - Et j'ai flambé comme un genièvre - A la Noël entre tes doigts - Je suis né vraiment de ta lèvre - Ma vie est à partir de toi.
Moi j'ai tout donné mes illusions - Et ma vie et mes hontes - Pour vous épargner la dérision - De n'être au bout du compte - Que ce qu'à la fin nous aurons été.
Comme il a vite entre les doigts passé - Le sable de jeunesse - Je suis comme un qui n'a fait que danser - Surpris que le jour naisse - J'ai gaspillé je ne sais trop comment - La saison de ma force - La vie est là qui trouve un autre amant - Et d'avec moi divorce.
Tu m'as trouvé comme un caillou que l'on ramasse sur la plage - Comme un bizarre objet perdu dont nul ne peut dire l'usage.
Soudain la vapeur se renverse - Toi qui croyais faire la loi - Tout existe et bouge sans toi.
J'ai déchiré des pages et des pages - Dans le miroir j'ai brisé mon visage.
Je suis le prisonnier des choses interdites.
Ce qu'il m'aura fallu de temps pour tout comprendre - Je vois souvent mon ignorance en d'autres yeux.
On se croit libre alors qu'on imite.