Œuvre

La présence pure (1999)

Je suis né dans un monde qui commençait à ne plus vouloir entendre parler de la mort et qui est aujourd'hui parvenu à ses fins, sans comprendre qu'il s'est du coup condamné à ne plus entendre parler de la grâce.
Ces gens dont l'âme et la chair sont blessées ont une grandeur que n'auront jamais ceux qui portent leur vie en triomphe.
Le vent a les yeux d'un voyou et les mains d'un ange.
Plus les choses sont dures, plus on leur donne des noms faibles.
La maison de long séjour est appelée «maison de cure». Les infirmes, les vieillards et les agonisants qui la peuplent sont appelés des «résidents». Plus les choses sont dures, plus on leur donne des noms faibles.
Dans ce monde qui ne rêve que de beauté et de jeunesse, la mort ne peut plus venir qu'à la dérobée, comme un serviteur disgracieux que l'on ferait passer par l'office.
Assis pendant des heures dans le couloir de la maison de long séjour, ils attendent la mort et l'heure du repas. Ils aiment toucher les mains qu'on leur tend, les garder longtemps dans leurs mains à eux, et les serrer. Ce langage-là est sans défaut.
Qu'est-ce que la neige? Un peu de froid, beaucoup d'enfance.
L'arbre est devant la fenêtre du salon. Je l'interroge chaque matin: Quoi de neuf aujourd'hui? La réponse vient sans tarder, donnée par des centaines de feuilles: Tout.
La bête qui ronge leur conscience leur en laisse assez pour qu'ils connaissent, par instants, l'horreur d'être là.
La mélancolie se lève chaque matin une minute avant moi. Elle est comme quelqu'un qui me fait de l'ombre, debout entre le jour et moi. Je dois pour m'éveiller la repousser sans ménagement.