Œuvre

La nausée (1938)

Un droit n'est jamais que l'autre aspect d'un devoir.
J'admire comme on peut mentir en mettant la raison de son côté.
Tout existant naît sans raison, se prolonge par faiblesse et meurt par rencontre.
Je suis libre: il ne me reste plus aucune raison de vivre, toutes celles que j'ai essayées ont lâché et je ne peux plus en imaginer d'autres. ... Seul et libre. Mais cette liberté ressemble un peu à la mort.
Trois heures. Trois heures, c'est toujours trop tard ou trop tôt pour tout ce qu'on veut faire.
C'est ça le temps, le temps tout nu, ça vient lentement à l'existence, ça se fait attendre et quand ça vient, on est écoeuré parce qu'on s'aperçoit que c'était déjà là depuis longtemps.
Chaque instant ne paraît que pour amener ceux qui suivent. A chaque instant je tiens de tout mon coeur: je sais qu'il est unique; irremplaçable - et pourtant je ne ferais pas un geste pour l'empêcher de s'anéantir.
Il ne faut pas que je pense que je ne veux pas penser. Parce que c'est encore une pensée.
L'existence n'est pas quelque chose qui se laisse penser de loin: il faut que ça vous envahisse brusquement, que ça s'arrête sur vous, que ça pèse lourd sur votre coeur comme une grosse bête immoblie - ou alors il n'y a plus rien du tout.
Ils pensent à Demain, c'est-à-dire, simplement, à un nouvel aujourd'hui; les villes ne disposent que d'une seule journée qui revient toute pareille à chaque matin.
Vider les instants de leur graisse, les tordre, les assécher, me purifier, me durcir, pour rendre envin le son net et précis d'une note de saxophone.
Mais derrière l'existant qui tombe d'un présent à l'autre, sans passé, sans avenir, derrière ces sons qui, de jour en jour, se décomposent, s'écaillent et glissent vers la mort, la mélodie reste la même, jeune et ferme, comme un témoin sans pitié.
Il faut écrire au courant de la plume, sans chercher les mots.
Elle y pense un petit peu, un tout petit peu, de-ci, de-là, elle l'écornifle.
Pourquoi tant d'existences, puisqu'elles se ressemblent toutes? A quoi bon tant d'arbres tous pareils? Tant d'existences manquées et obstinément recommencées.
J'existe parce que je pense...
Je n'avais pas le droit d'exister. J'étais apparu par hasard, j'existais comme une pierre, une plante, un microbe. Ma vie poussait au petit bonheur et dans tous les sens.
Ce type à moustaches possède d'immenses narines, qui pourraient pomper de l'air pour toute une famille et qui lui mangent la moitié du visage, mais, malgré cela, il respire par la bouche en haletant un peu.
Les objets, cela ne devrait pas toucher, puisque cela ne vit pas. On s'en sert, on les remet en place, on vit au milieu d'eux: ils sont utiles, rien de plus. Et moi, ils me touchent. C'est insupportable.
Les vraies dames ne savent pas le prix des choses, elles aiment les belles folies.
C'est par paresse, je suppose, que le monde se ressemble d'un jour à l'autre. Aujourd'hui, il avait l'air de vouloir changer. Et alors tout, tout pouvait arriver.
Quand on veut comprendre une chose, on se place en face d'elle, tout seul, sans secours; tout le passé du monde ne pourrait servir de rien. Et puis elle disparaît et ce qu'on a compris disparaît avec elle.
La chose, qui attendait, s'est alertée, elle a fondu sur moi, elle se coule en moi, j'en suis plein.
J'existe. C'est doux, si doux, si lent. Et léger: on dirait que ça tient en l'air tout seul. Ca remue. Ce sont des effleurements partout qui fondent et s'évanouissent. Tout doux, tout doux.
Le corps, ça vit tout seul, une fois que ça a commencé. Mais la pensée, c'est moi qui la continue, qui la déroule. J'existe. Je pense que j'existe. Oh! le long serpentin, ce sentiment d'exister - et je le déroule, tout doucement.