Œuvre
L'Homme qui rit (1869)
La pulvérisation des idées était en lui à son comble. Ce qu'il pensait ne ressemblait pas à de la pensée. C'était une diffusion, une dispersion, l'angoisse d'être dans l'incompréhensible.
On lui avait à jamais appliqué le rire sur le visage. C'était un rire automatique, et d'autant plus irrésistible qu'il était pétrifié. Personne ne se dérobait à son rictus.
Il savait qu'elle était amoureuse de lui, ou du moins qu'elle le lui disait. Le reste, il l'ignorait. Il savait son titre, et ne savait pas son nom. Il savait sa pensée, et ne savait pas sa vie.
L'excès de conscience dégénère en infirmité. Le scrupule est manchot devant le sceptre à saisir et eunuque devant la fortune à épouser. Méfiez-vous des scrupules. Ils mènent loin.
Le solitaire est un diminutif du sauvage, accepté par la civilisation.
Le seul vrai lecteur, c'est le lecteur pensif. C'est à lui que ce livre est adressé.
Le drame, - le roman c'est le drame hors cadre, - le drame comme la vie, comme la création, doit avoir plusieurs aspects et ouvrir plusieurs perspectives sans pour cela cesser d'être un.
Elle n'avait presque plus de tangage, signe redoutable de l'agonie d'un navire. Les épaves n'ont que du roulis. Le tangage est la convulsion de la lutte.
La vie n'est qu'une longue perte de tout ce qu'on aime.
La vie n'est qu'une longue perte de tout ce qu'on aime. On laisse derrière soi une traînée de douleurs. Le destin nous ahurit par une prolixité de souffrances insupportables. Après cela, on s'étonne que les vieilles gens rabâchent.
Ca doit se fourrer dans des trous, le bonheur. Faites-vous encore plus petits que vous n'êtes, si vous pouvez. Dieu mesure la grandeur du bonheur à la petitesse des heureux. Les gens contents doivent se cacher comme des malfaiteurs.
L'âme est l'amante; la chair est la maîtresse. On calomnie le démon. Ce n'est pas lui qui a tenté Eve. C'est Eve qui l'a tenté. La femme a commencé. Lucifer passait tranquille. Il a aperçu la femme. Il est devenu Satan.
L'expression a des frontières, la pensée n'en a pas.
Quelle sorcière qu'une jolie femme! Le vrai nom de l'amour, c'est captivité. On est fait prisonnier par l'âme d'une femme. Par sa chair aussi. Quelquefois plus encore par la chair que par l'âme. L'âme est l'amante; la chair est la maîtresse.
Quand on s'aime, ce qui est exquis, ce sont les silences. Il se fait comme des amas d'amour, qui éclatent ensuite doucement.
L'ange gardien de la femme aimée, c'est la conscience de l'homme qui aime.
C'est bien doux de faire une action juste, qui est désagréable à quelqu'un qu'on n'aime pas.
Quiconque a vécu solitaire sait à quel point le monologue est dans la nature. La parole intérieure démange. Haranguer l'espace est un éxutoire. Parler tout haut et tout seul, cela fait l'effet d'un dialogue avec le dieu qu'on a en soi.
Le monologue est la fumée des feux intérieurs de l'esprit.
Du reste l'expérience est diverse, et tourne bien ou mal selon les natures. Les bons mûrissent. Les mauvais pourrissent.
L'inconvénient des mots, c'est d'avoir plus de contour que les idées. Toutes les idées se mêlent par les bords; les mots, non. Un certain côté diffus de l'âme leur échappe toujours. L'expression a des frontières, la pensée n'en a pas.
La nature vient au secours de tous les abandons; là où tout manque, elle se redonne tout entière; elle refleurit et reverdit sur tous les écroulements; elle a le lierre pour les pierres et l'amour pour les hommes.
Nous n'avons souvent dans la mémoire qu'une couche d'oubli très mince, laquelle, dans l'occasion laisse tout à coup voir ce qui est dessous.
Le solitaire est un diminutif du sauvage, accepté par la civilisation. On est d' autant plus seul qu'on est errant.
On a de ces heures de dilatation où l'on dégorge le trop plein de son coeur.