Tous les modes d'écriture m'intéressent: le roman, le théâtre, le commentaire, le scénario, les figures imposées, les figures libres et la soirée de gala! Je ne méprise rien même si le roman est ma ligne de force.
Œuvre
Interview Jean Rouaud, Lire par Catherine Argand, 1 décembre 1996
15 citations · Jean Rouaud · sur Dicocitations ↗
Je viens d'un monde où l'on n'était pas propriétaire de l'imparfait du subjonctif. Alors je m'autorise des récréations, comme de réécrire en ce moment les dialogues d'un téléfilm. L'important est de bien délimiter son domaine de compétence et de résister à l'esprit de sérieux. A partir de là je fais mon numéro de patineur.
Moi, je ne suis jamais qu'un recycleur de connaissances. L'art poétique, la mécanique romanesque obéissent à d'autres règles que celles du savoir.
Il faut tout à la fois se laisser flotter comme un petit bouchon au fil de l'eau et ne pas se laisser emporter par les rapides. C'est ce double mouvement qui fait tout l'intérêt du roman.
Si vous ne vous lancez pas, un peu comme un parachutiste convaincu que la toile va s'ouvrir, il n'y a pas d'écriture en tant que telle. Écrire, c'est se jeter dans le vide en se disant je serai rattrapé; par le sens, évidemment.
L'écriture est un exercice spirituel, elle aide à devenir libre. Mais il faut d'abord en passer par la nuit obscure, pour reprendre les termes de saint Jean de la Croix. La mienne aura duré dix ans. Dix ans de noir et de travail sur soi pour aller d'un premier roman, Le facteur Bô, jamais publié - heureusement -, aux Champs d'honneur.
Au début, l'artiste se pense dans l'absence, en termes d'impuissance. Je viens de là. J'ai ressenti cruellement le fait d'être un avorton, un bon à rien. Dans cette situation, le regard que les autres posent sur vous n'est guère valorisant. De là à développer un sentiment de paranoïa... Heureusement, la reconnaissance est venue.
Avant de publier vous n'êtes rien, vous ne tenez que par l'idée d'un supposé talent. Le fait d'être publié chez Minuit, le prix Goncourt, la reconnaissance des critiques, les lettres de lecteurs m'ont donné l'assurance dont j'avais besoin. Ils m'ont montré que j'avais peut-être quelque chose à faire dans cette histoire là, l'histoire de la littérature...
L'écrivain dispose d'un immense pouvoir lyrique, celui de braquer son projecteur sur une douzaine de vies dont il ne resterait rien s'il n'était pas là pour raconter. Des vies dont on se demande: Vont-elles bouleverser les foules?
Se sentir écrivain ne dispense pas d'écrire, cela s'éprouve, on ne peut pas se croire sur parole.
Si vous êtes parasité par l'extérieur, vous ne pouvez pas entendre votre voix intérieure. L'écriture est un exercice spirituel, elle aide à devenir libre.
Écrire, c'est se jeter dans le vide en se disant je serai rattrapé; par le sens, évidemment.
On trouve toujours les autres plus brillants que soi. Comme dit Raymond Queneau dans son journal de guerre, «je suis un pauvre homme». Pour autant, nous possédons tous une part amendable, sauvable qui aspire à la hauteur, à être Mozart.
La représentation de la beauté n'existait pas là où j'ai grandi, dans des contrées ravagées par la guerre, embuées par la pluie et l'esprit de la Contre-Réforme entre Nantes et Saint-Nazaire. Je n'appartiendrai jamais à l'école italienne, la peau je la donne telle quelle. Une autre religion dominait là-bas: celle du travail bien fait. Faire les choses c'était les bien faire.
Je fréquente Proust, Balzac, Stendhal et d'autres encore, mais j'éprouve des scrupules à donner ces noms. On pourrait croire que je me hausse du col.