Sa carrière de prothèse était à coup sûr terminée mais, de même que la mode était de métamorphoser un clairon en lampe de chevet et un joug en lustre, on pouvait toujours espérer un recyclage futur.
Dans le flou ..., on n'attend pas de la clarté qu'elle fasse toute la lumière.
La Juvaquatre gris-bleu avec ses moyens d'immédiat après-guerre avait été vaillante - une sorte de caisse à roulettes achetée sans pneus en ces temps de pénurie.
Le gardien ou la gardienne du troupeau suivait à bicyclette ... continuant d'un rythme toujours égal, à la limite du déséquilibre, tant l'allure est lente.
Ils n'ont pas encore réglé leur position de flâneurs enlacés, ils cherchent la meilleure formule, celle qui règle les pas, qui rend la démarche siamoise.
D'ordinaire, une vie s'inscrit entre deux nombres qui délimitent le parcours terrestre, l'entrée et la sortie, à charge de celui-là, l'évoqué mathématique, de résoudre cette équation pleine d'inconnu que pose l'entre-deux.
Tous les modes d'écriture m'intéressent: le roman, le théâtre, le commentaire, le scénario, les figures imposées, les figures libres et la soirée de gala! Je ne méprise rien même si le roman est ma ligne de force.
Je viens d'un monde où l'on n'était pas propriétaire de l'imparfait du subjonctif. Alors je m'autorise des récréations, comme de réécrire en ce moment les dialogues d'un téléfilm. L'important est de bien délimiter son domaine de compétence et de résister à l'esprit de sérieux. A partir de là je fais mon numéro de patineur.
Moi, je ne suis jamais qu'un recycleur de connaissances. L'art poétique, la mécanique romanesque obéissent à d'autres règles que celles du savoir.
Il faut tout à la fois se laisser flotter comme un petit bouchon au fil de l'eau et ne pas se laisser emporter par les rapides. C'est ce double mouvement qui fait tout l'intérêt du roman.
Si vous ne vous lancez pas, un peu comme un parachutiste convaincu que la toile va s'ouvrir, il n'y a pas d'écriture en tant que telle. Écrire, c'est se jeter dans le vide en se disant je serai rattrapé; par le sens, évidemment.
L'écriture est un exercice spirituel, elle aide à devenir libre. Mais il faut d'abord en passer par la nuit obscure, pour reprendre les termes de saint Jean de la Croix. La mienne aura duré dix ans. Dix ans de noir et de travail sur soi pour aller d'un premier roman, Le facteur Bô, jamais publié - heureusement -, aux Champs d'honneur.
Au début, l'artiste se pense dans l'absence, en termes d'impuissance. Je viens de là. J'ai ressenti cruellement le fait d'être un avorton, un bon à rien. Dans cette situation, le regard que les autres posent sur vous n'est guère valorisant. De là à développer un sentiment de paranoïa... Heureusement, la reconnaissance est venue.
Avant de publier vous n'êtes rien, vous ne tenez que par l'idée d'un supposé talent. Le fait d'être publié chez Minuit, le prix Goncourt, la reconnaissance des critiques, les lettres de lecteurs m'ont donné l'assurance dont j'avais besoin. Ils m'ont montré que j'avais peut-être quelque chose à faire dans cette histoire là, l'histoire de la littérature...
L'écrivain dispose d'un immense pouvoir lyrique, celui de braquer son projecteur sur une douzaine de vies dont il ne resterait rien s'il n'était pas là pour raconter. Des vies dont on se demande: Vont-elles bouleverser les foules?
Se sentir écrivain ne dispense pas d'écrire, cela s'éprouve, on ne peut pas se croire sur parole.
Si vous êtes parasité par l'extérieur, vous ne pouvez pas entendre votre voix intérieure. L'écriture est un exercice spirituel, elle aide à devenir libre.
Écrire, c'est se jeter dans le vide en se disant je serai rattrapé; par le sens, évidemment.
On trouve toujours les autres plus brillants que soi. Comme dit Raymond Queneau dans son journal de guerre, «je suis un pauvre homme». Pour autant, nous possédons tous une part amendable, sauvable qui aspire à la hauteur, à être Mozart.
La représentation de la beauté n'existait pas là où j'ai grandi, dans des contrées ravagées par la guerre, embuées par la pluie et l'esprit de la Contre-Réforme entre Nantes et Saint-Nazaire. Je n'appartiendrai jamais à l'école italienne, la peau je la donne telle quelle. Une autre religion dominait là-bas: celle du travail bien fait. Faire les choses c'était les bien faire.
Je fréquente Proust, Balzac, Stendhal et d'autres encore, mais j'éprouve des scrupules à donner ces noms. On pourrait croire que je me hausse du col.
C'est en subissant la loi de tels petits faits obtus que l'enfance bascule, morceau par morceau, dans la lente décomposition du vivant.
Quand le soir tombe, le jeune homme au teint blafard entre en agonie. Cette fois, le médecin major ne laisse plus d'espoir. La jeune promise passe régulièrement dans la pénombre, et doucement, pour ne pas gêner ceux qui dorment, pose un linge frais sur son front, remonte les draps sur sa poitrine, et, quand un accès brutal de toux le fait se dresser dans son lit, elle le prend comme un enfant dans ses bras et lui verse entre les lèvres une cuillerée de sirop.
La pluie s'annonce à des signes très sûrs : le vent d'ouest, net et frais, les mouettes qui refluent très loin à l'intérieur des terres et se posent comme des balles de coton sur les champs labourés, les hirondelles, l'été, qui rasent les toits des maisons, tournoient, attentives et muettes, dans les jardins, les feuillages qui s'agitent et bruissent au vent, les petites feuilles rondes des trembles affolées, les hommes qui lèvent le nez vers un ciel pommelé, les femmes qui ramassent le linge à brassée (incomparables draps séchés au vent de la mer - cet air homéopathique d'iode et de sel entre les fibres), abandonnant sur le fil les épingles multicolores comme des oiseaux de volière, les enfants qui jouent dans le sable et que les mamans rappellent, les chats à leur toilette qui passent la patte derrière l'oreille, et trois petits coups d'ongle sur le verre bombé du baromètre : l'aiguille qui s'effondre.
Avec grand-père, on avait tout de la mouche du coche. On avait beau le mettre en garde, le prévenir en rapprochant les mains l'une vers l'autre que l'obstacle à l'arrière n'était plus qu'à quelques centimètres maintenant, il vous regardait avec lassitude à travers la fumée de sa cigarette et attendait calmement que ses pare-chocs le lui signalent. A ce jeu, la carrosserie de la 2 CV était abîmée de partout, les ailes compressées, les portières faussées. La voiture y avait gagné le surnom de Bobosse.
Œuvres de Jean Rouaud