Œuvre

Fragments d'un journal intime (1884, 1887, 1923, 1927)

Chez les peuples très sociables, l'individu craint par-dessus tout le ridicule, et le ridicule c'est d'être trouvé original. Nul ne veut faire bande à part, chacun veut être avec tout le monde.
Ils ne font grâce qu'à la force et ne tolèrent que le parfait naturel. Pourtant dix hommes d'esprit ne valent pas un homme de talent, ni dix hommes de talent un homme de génie.
Au-delà de ce que l'homme sait à chaque époque, il y a le domaine inconnu où se meut la croyance. La croyance ne se prouve pas, elle se propose. Elle naît spontanément dans certaines âmes initiatrices; elle se répand par imitation.
L'individu doit se contenter d'être une pierre de l'édifice, un rouage de l'immense machine, un mot du poème.
Les âmes les plus éminentes sont celles qui ont conscience de la symphonie universelle, et qui collaborent de plein gré à ce concert si vaste et si compliqué qu'on appelle la civilisation.
La foi bornée a beaucoup plus d'énergie que la foi éclairée; le monde est à la volonté, bien plus qu'à la sagesse: il n'est donc pas sûr que la liberté triomphe du fanatisme.
Pour les timides, le succès est nécessaire, l'éloge est moralisant, l'admiration est un élixir roboratif.
Convertir les amertumes en bénignité, le fiel des expériences humaines en mansuétude, les ingratitudes en bienfaits, les insultes en pardon, n'est-ce pas la sainte alchimie des belles âmes?
La vie est courte et l'on n'a jamais trop de temps pour réjouir le coeur de ceux qui font avec nous la sombre traversée. Hâtons-nous d'être bons.
Donner du bonheur et faire du bien, voilà notre loi, notre ancre de salut, notre raison d'être, notre phare. Toutes les religions peuvent s'écrouler; tant que celle-là subsiste, nous avons encore un idéal et il vaut la peine de vivre.
Le politique est celui qui ne s'abuse pas sur la réalité, et qui perce les apparences creuses.
L'hypothèse est chose fragile, le fait est un meilleur soutien.
Le coeur féminin veut tout ou rien, c'est sa loi.
Se sentir libre dans les fers est plus grand que de briser ses chaînes ou d'y jeter à leur tour ses bourreaux.
Persuader est plus divin que terrasser. Etre bon est plus humain qu'être juste.
L'égalité engendre l'uniformité et c'est en sacrifiant l'excellent, le remarquable, l'extraordinaire que l'on se débarrasse du mauvais.
Un fou qui se sent fou est déjà raisonnable et à moitié guéri.
Rendre heureux est encore le plus sûr des bonheurs.
Rendre heureux est encor le plus sûr des bonheurs. Là où l'on apporte la joie, il est à peu près sûr qu'on la trouve. Le mérite est petit, la récompense est grande.
Un ami vaut vingt parents et une amie vaut trois amis.
Vouloir est une habitude - Qu'on prolonge tant qu'on peut ; - Je ne suis que lassitude, - Mon vouloir plus rien ne veut.
Vivre c'est être utile ; à qui ou à quoi ai-je été utile ? - Vivre c'est reconnaître sa place, se fixer un but, travailler à une tâche.
Pour vivre, il faut mettre beaucoup d'eau dans son vin, et savoir avaler beaucoup de couleuvres. Trop de fierté est une condamnation à mort.
Il regarde la vie comme on la voit du lit de mort, quand on la juge sans amertume et sans vains regrets.
Mille choses avancent, neuf cent quatre-vingt dix-huit reculent ; c'est là le progrès.