Œuvre

Errance (2000)

On va aussi dans le désert pour marcher, pour la philosophie, pour l'espace. Il y a tellement de déserts. On peut se sentir seul, se retrouver.
L'errance n'est ni le voyage ni la promenade mais cette expérience du monde qui renvoie à une question essentielle : qu'est-ce que je fais là ? Pourquoi ici plutôt qu'ailleurs ? Comment vivre le plus longtemps possible dans le présent, c'est-à-dire être heureux ? Comment se regarder, s'accepter ? Qu'est-ce que je suis, qu'est-ce que je vaux, quel est mon regard ?
Le fou et le photographe sont quand même assez proche. C'est quand même un peu une folie de faire sa valise, d'emporter des films vierges, un appareil, de prendre un avion, de côtoyer des hommes d'affaires ou des gens qui voyagent pour des raisons sentimentales.
Cette solitude est nécessaire pour le regard. Je dis souvent que je suis comme un petit garçon en voyage, dans ma solitude de voyageur.
Dans un voyage, on évolue, on change, on se transforme. Et souvent, on rentre et tout est annulé par le retour.
C'est vrai qu'aujourd'hui je suis un peu tiraillé, parce que je me dis que j'aurais dû rester encore plus longtemps, que j'aurais dû essayer d'aller dans telle région où je n'irai peut-être jamais, j'aurais dû rester des mois dans certains pays et pas aller dans d'autres. De nouveau, maintenant, germe en moi l'idée de ce retour sur le lieu du crime et j'ai envie de retourner sur ces lieux qui ont été forts pour moi, qui m'ont apporté une grande jouissance. Donc les regrets commencent… Ils commencent toujours un peu à naitre au bout de six mois ou un an… Il y a des regrets qui remontent. Puis ils se mélangent avec les bons souvenirs.
La force de l'errance, c'est de m'avoir permis de vivre, un certain temps, dans le présent.
J'ai cette chance de voyager, mais si un jour je ne pouvais plus le faire, je ne pourrais plus me remettre en question, me confronter à des réalités, à ce réel qui m'a longtemps obsédé et qui continue à être un élément moteur dans ma vie.
L'idée forte de l'errance, c'est qu'on ne prend rien à personne. On ne s'accapare pas un lieu. L'errant est quelqu'un qui passe, il ne s'approprie pas, il ne vole pas.
Je pense que le propre d'un photographe c'est de trahir le réel . Il faut simplement maîtriser cette trahison, et il faut qu'elle soit en cohérence avec soi même.
Mais je refuse de parcourir le monde pour assouvir ce besoin obsessionnel, presque névrotique, que nous avons, nous photographes, à fixer, capturer l'histoire des êtres vivants, et remplir systématiquement nos photographies de figurants, habitants de la Terre, comme si nous étions en charge de rassurer la planète qu'elle est bien peuplée d'individus.
Je veux me confronter aux lumières, aux hasards, forcer ma curiosité, m'ouvrir, briser mes idées reçues, exorciser cette peur du monde. " "A partir de là, je choisis un format, un objectif, un appareil unique. Je pense à des photographies nettes, quelque chose de bien défini, au sens graphique du mot, pour éviter la caricature. Je veux des photographies au format vertical, où l'horizon serait à égalité entre le haut et le bas, avec trop de ciel, trop de sol, pour donner ma position, marquer ma présence et ne pas pouvoir tricher.
Je n'aime pas aller dans des pays que je ne connais pas. J'ai toujours envie de revenir, de revoir, de revisiter, de comparer et peut-être aussi de me dire: "Quelle chance j'ai eue, il y a vingt ans d'être allé à Saigon, à Djibouti, à Mogadisco!".
Il y a plusieurs manières d'être dans le présent. Voyager, aimer une femme, partager des choses très fortes, cela oblige à vivre dans le présent.
L'errance a généré chez moi une nouvelle photo. On cherche toujours comment exister, comment regarder les autres, comment porter un regard sur les gens. Le fait de m'être imposé cette contrainte, ce plaisir et cette joie de l'errance, m'a obligé à faire une photo qui correspondait à la vision que j'en avais.
Les gens ont peur du vide. Alors que ce n'est pas du tout ennuyeux de voir une photo vide. Je trouve que c'est une façon très forte de voir la présence de l'être humain
La photographie est l'éloge de chaque moment, en tant qu'il ne ressemble à aucun autre. Personne ne peut faire la même photo.
J'ai le pressentiment que quelque chose ne sera plus comme avant. C'est peut-être là la vraie définition de l'errance, de sa quête, avec sa solitude et sa peur. C'est le désir que je cherchais, la pureté, la remise en cause, pour aller plus loin, au centre des choses, pour faire le vide autour de moi.
Avec Errance, je ne parle pas des problèmes du monde, je parle d'autre chose, je parle de la globalisation, un mot qui est maintenant devenu très à la mode et qui est au cœur de la définition de l'errance. Cette globalisation qui fait qu'un certain nombre de lieux se retrouvent partout, dans toutes ces zones intermédiaires, est le signe de la modernité de l'errance.
J'ai peur de beaucoup de choses. J'ai peur de la solitude et j'ai peur aussi de décevoir, j'ai peur de mal aimer ou d'aimer mal. J'ai peur de toucher la main d'une jeune femme, j'ai peur de l'embrasser, j'ai peur de faire l'amour avec elle, j'ai peur de faire une photo de guerre, j'ai peur aussi des mots quelquefois.
La solitude est très présente dans la vie du photographe. Il faut aimer la solitude pour être photographe.
Je pense que j'étais prédisposé à aimer la solitude ; on me retrouvait dans les greniers de la ferme de mes parents, je fuyais la visite des cousines le dimanche après-midi.
Je n'aime pas travailler sur les anciennes photos, je préfère travailler sur les nouvelles; elles me stimulent, elles me surprennent, elles me déçoivent, mais j'aime les voir vite. Je les oublie vite quelquefois aussi, je les laisse de côté, je les laisse vieillir, je les reprends plus tard, je suis déçu, je suis emballé, je suis enthousiaste, j'ai besoin de cela, c'est peut-être pour me raccrocher à la vie, pour ne pas vieillir trop. L'examen des planches contact est un peu une course contre la montre, contre la mort. Dans l'errance, il y a un rapport avec la mort.
Un photographe n'existe pas s'il n'a pas d'obsessions. Je m'aperçois qu'un certain nombre de tendances, de répétitions, d'obsessions se dégagent de ce travail. C'est comme si je faisais toujours la même photo.
Le désert est un endroit où il faut perdre du temps, un endroit qui se mérite. On ne peut pas être dans la performance ou la virtuosité.