Œuvre

Cahiers

Il m'est impossible de ne pas voir que tout est toujours à recommencer.
J'aime la pensée véritable, comme d'autres aiment le nu, qu'ils dessineraient toute leur vie.
Ce sont les tâtons du matin. Et je suis comme non moi-même, dépaysé dans le sentiment de ma journée, quand quelque circonstance m'empêche de faire mon heure ou deux de culture psychique sans objet entre 5 et 7.
Croyez vous donc que je me serais levé toute ma vie à trois heures du matin, pour ne penser que comme les autres!
Certaines façons de voir me paraissent ma marque. Je reconnais quelquefois mon propre esprit. Toutes mes pensées ne me semblent pas caractéristiques, ou fondamentales, mais certaines qui, si elles manquaient, me rendraient autre.
Ma propre carrière n'a pas d'intérêt pour moi.
Je ne suis pas toujours de mon avis.
Je suis un être greffé. Je me suis fait à moi même plusieurs greffes. Greffer des mathématiques sur de la poésie, de la rigueur sur des images libres. des idées claires sur un tronc superstitieux.
Un trait de mon caractère: je ne trouve rien de plus répugnant que de réclamer son droit. Quant à moi même, il me semble que je n'ai aucun droit à quoi que ce soit. Ce mot même manque de sens en moi.
Une sorte d'instinct me faisait être à peu près sourd aux leçons de mes maîtres.
Je n'aime pas que mes idées soient partagées.
Je n'aime pas les idées des autres, et c'est pour ne pas faire des miennes les idées des autres, que je ne les ai pas publiées.
J'aime mieux être lu plusieurs fois par un seul, qu'une seule fois par plusieurs.
Les trois meilleurs exercices, les seuls, peut être, pour une intelligence sont: de faire des vers, de cultiver les mathématiques, et le dessin.
L'important et le beau de la géométrie c'est, par sa pureté, qu'elle est un instrument de pensée.
Certains opposent la Géométrie à la Poésie. Quant à moi, lorsque la poésie languit, je fais volontiers de la géométrie, et je vois assez souvent, par réaction naturelle contre un abus de géométrie de quelques jours ou heures, la poésie renaître.
Je ne puis souffrir cette expression à deux têtes, que l'autorité de son auteur a fait croire bonne: Esprit de géométrie, esprit de finesse, et qui est détestable.
L'erreur des mathématiciens, hors des mathématiques, est de raisonner avec des notions impures comme ils raisonnent en mathématiques avec des notions pures.
Il y a des livres que je voudrais faire, rien que pour le plaisir de plus en plus net de les lire.
Il suffit d'avoir écrit soi-même pour savoir à quel point ce que l'on écrit diffère de soi-même et combien ce que l'on n'écrit pas est plus important.
Un homme qui écrit n'est jamais seul, et comment être soi quand on est deux.
L'écrivain véritable est un homme qui ne trouve pas ses mots. Alors il les cherche. Et, en les cherchant, il trouve mieux.
Dans la pratique littéraire, les mots donnent en moyenne autant d'idées que les idées donnent de mots.
Le fond de l'amour, des recherches etc, n'est il pas: que faire de cette sacrée vie? que faire de sa vie, de ce disponible apparent?
O vie, chose sans valeur et ton ombre, le Temps. Tous deux c'est l'idée affreuse de perte qui vous imprègne et qui vous donne cette grande apparence de puissance.