Œuvre

Aphorismes du temps présent (1913)

La pensée sans action est un vain mirage, l'action sans pensée un vain effort.
Les propositions admises sans discussion deviennent rarement des mobiles d'action.
En matière de sentiment, l'illusion crée vite la certitude.
L'homme ne possède que deux certitudes absolues: le plaisir et la douleur. Elles orientent toute sa vie individuelle et sociale.
L'hypothèse est une croyance souvent prise pour une connaissance.
Les lois stabilisent les coutumes, elles peuvent rarement en créer.
La raison crée le progrès, mais les bâtisseurs de croyances mènent l'histoire.
La valeur pratique d'une vérité se mesure au degré de croyance qu'elle inspire.
Excuser le mal, c'est le multiplier.
En amour, quand on demande des paroles, c'est qu'on a peur d'entendre les pensées.
On n'est pas toujours digne de l'amour qu'on provoque, on l'est généralement des amitiés qu'on inspire.
L'amour devenu clairvoyant est bien près de finir.
La confusion des pouvoirs suit toujours la confusion des esprits.
On ne gouverne pas un peuple, en tenant seulement compte de ses besoins matériels, mais surtout de ses rêves.
Détruire l'idéal d'un individu, d'une classe, d'un peuple, c'est lui ôter son principal motif d'agir.
L'être vraiment malheureux est celui à qui on persuade que son état est misérable. Ainsi procèdent les meneurs, pour faire les révolutions.
Les révolutions qui commencent sont le plus souvent des croyances qui finissent.
Quand on ne peut pas gouverner un peuple avec des idées vraies, il faut bien se résigner à le gouverner avec des idées tenues pour vraies.
La valeur d'une idée politique ne doit pas être jugée d'après son degré de vérité, mais d'après l'action qu'elle exerce.
Dès qu'on entrevoit la nécessité de céder, il ne faut pas attendre le moment où il sera impossible de ne pas céder.
Un événement politique ne germe pas spontanément. Il est l'épanouissement de toute une série d'événements antérieurs.
L'avenir étant toujours chargé de passé pour prévoir, c'est-à-dire voir en avant, il faut d'abord regarder en arrière.
Les problèmes modernes peuvent être comparés à ceux que posait le sphinx de la légende antique il faut les résoudre ou être dévoré.
Les principes directeurs capables de guider un peuple n'ont pas besoin d'être nombreux, il suffit qu'ils soient forts et universellement respectés.
Dans la vie politique, comme dans la via individuelle, les préoccupations formulées sont beaucoup moins importantes que celles qui ne se formulent pas.