Il y a aussi en tout voyageur un homme traqué, découvrant soudain sa solitude, son impuissance à entrer dans la comédie ou la tragédie qui se jouent autour de lui.

À lire aussi de Michel Déon

A bord de notre grand vaisseau spatial j'ai dû souvent me plaindre du service, mais la croisière est intéressante.
La baguette de fée du romancier abolit les distances et le temps, se joue de la logique et ordonne le hasard. En somme le roman est la clef de nos songes au prix d'un effort très minime : la lecture.
Minuit était l'heure où Anne venait le chercher. Je sortis sur le prétexte le plus plausible et restai quelques minutes dans le jardin. Au-dessus se déployait un ciel d'une beauté inouïe, serti d'or, traversé de traînées ivoirines, un ciel comme il n'en existe nulle par ailleurs qu'en Irlande la nuit. J'étais là, tête levée, quand la barrière cria. Par une fenêtre, une lame de lumière striait la pelouse et l'allée. Anne s'avança et s'arrêta dans la lumière. Nous étions si près l'un de l'autre que j'entendis son souffle écourté par l'ascension de la colline. Puisque nous ne pouvions pas parler, j'avançai le bras. Nos mains se rencontrèrent pour une brève pression, puis Anne se dirigea vers la porte à laquelle elle frappa avant de la pousser et de se tenir debout sur le seuil.
Il me suffit de soulever encore en pensée la fenêtre en guillotine pour revoir au petit matin la brume argentée de la clairière, le ciel blanc au dessus des arbres et, broutant l'herbe éclatante de rosée, les poneys aux longs poils humides, brillants comme de la soie. Le souffle retenu, je restais immobile, buvant l'air froid jusqu'à ce qu'un des poneys m'aperçût et se mît à hennir. Alors le troupeau redressait la tête dans ma direction, et après un court frémissement de l'échine, trottait vers la lisière de la forêt où il s'arrêtait encore quelques secondes avant de disparaître.
Il habitait un cottage au toit de chaume, aux murs chaulés. Son arrière-grand-père était parti de là, un siècle plus tôt, au moment de la grande famine qui réduisit l'Irlande à un corps exsangue. Un chemin bordé de genêts grimpait jusqu'au cottage dominant les bois, les champs de tourbe et la nouvelle route pour shannon. Une situation magnifique qu'on ne pouvait guère apprécier de l'intérieur tant les fenêtres étaient petites. Des massifs d'hortensias entouraient le jardinet où les premiers jours du printemps voyaient se lever des jonquilles.
Toutes les citations de Michel Déon →

Dans la même œuvre

Pour bien aimer un pays, il faut le manger, le boire et l'entendre chanter.
Bien que le voyage soit devenu un sport sans douleur, c'est encore aux livres que nous demandons de confronter une sensibilité à la nôtre et d'être nos compagnons sur les itinéraires suivis par d'illustres aînés.
Les amours avec la mère patrie ne sont pas toujours paisibles. Il y entre aisément de la passion ou de la haine, du mépris ou de la perfidie. Rarement de l'indifférence.
De l'amitié je dirai que les Portugais ont une idée si noble que tout ce que l'on connait après eux semble relever du galvaudage des sentiments.