Au drugstore, ces hommes se plantaient toute la journée devant les présentoirs des magazines, ils regardaient des pages et des pages de femmes qu'ils ne rencontreraient jamais, qu'ils ne toucheraient jamais, dont ils ne connaîtraient jamais ni le nom ni la voix : des femmes aplaties, unidimensionnelles, qui tripotaient leurs mamelons, en regardant dans le vide. Dans le néant qui se trouvait devant elles. Étalées, ces femmes n'étaient que des angles et des lignes, de la lumière sur de l'ombre et, quand je les regardais, je me souvenais toujours d'avoir lu au lycée, dans notre livre de sociologie, un texte sur une tribu primitive perdue, dont les membres ne voulaient pas laisser l'homme blanc les photographier, parce qu'ils pensaient que les caméras leur volaient leur âme.
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C'est toujours comme ça, avec les trucs qu'on aime, dit Fred. Ça vous prend tout ce que vous avez. Ça vient vous prendre le temps jusque dans vos mains. Ça exige tout votre coeur.
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Qu'est-ce que je faisais, en fait, avec tous ces hommes ? Je me disais que si on retirait leurs coeurs de leurs corps et qu'on les posait sur une table, tous les trois, il serait impossible de les reconnaître. Alors, qu'est-ce que je faisais, avec ces trois-là en même temps ?
Avant, j'imaginais sur ma poitrine un petit coeur de satin avec son nom brodé dessus. Un petit coussin à épingles. Un souvenir. Le genre de truc qu'on achète dans les boutiques de souvenirs, qui proclament "Souvenir de Las-Vegas" ou "Sois tout à moi". Mais maintenant, il y a une pierre froide, à la place, comme si, lors d'un baiser apathique, quelque chose de mort s'était échappé de lui pour pénétrer dans ma bouche et que je l'avais avalé d'un seul coup.
Les filles sont toujours belles dans les moments où elles se pavanent, prennent la pause, se montrent.
Rien, absolument rien, ne rend la mort aussi croyable que d'être en situation de voir, de toucher le corps de l'être aimé.
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Comment avais-je pu louper ça, toutes ces années, dans cette amitié, la haine, aussi ?
Avril est peut-être le mois le plus cruel, mais mars est bien le mois le plus sale.
J'avais pensé, alors, que la vie allait s'étendre devant moi, dans toutes les directions. Et qu'à l'heure de la boule dans le sein, même si je n'avais que quarante-neuf ans, je serais prête.
Faire l'amour avec le même homme pendant vingt ans...il n'y a peut-être plus de surprise, mais il n'y a pas non plus de déceptions, pas de frustrations, pas d'humiliations.