Auteur

Paul Valéry

C'est un fait infiniment remarquable que l'homme communique avec soi, par les mêmes moyens qu'il communique avec l'autre.
La vérité, la découverte du nouveau est presque toujours le prix de quelque attitude anti-naturelle.
La vraie philosophie me paraît devoir se réduire, ou se confondre, ou s'élever à un art de penser qui soit à la pensée naturelle ce que la gymnastique, la danse, etc sont à l'usage accidentel et spontané des membres et des forces.
On ne peut se dessiner que par ses limites. Parmi ces limites de soi, il y a les limites de l'homme. Il est déjà important de les trouver et préciser. Il y a celles d'une époque. Enfin celles de la personne, et puis, celles du moment.
Il n'est d'autre philosophie que de dresser la bête de son esprit et de la conduire où l'on veut, c'est à dire à l'obstacle.
Liberté, égalité. Ces deux principes se nuisent. Car la liberté permet le développement des inégalités naturelles. Le plus doué a licence de dévorer ou de dominer le moins doué.
Dans les travaux de l'esprit, à toute règle qu'on s'impose correspond aussitôt une liberté d'autre part. Le géomètre n'arrive à la rigueur qu'en se donnant des définitions «idéales», c'est-à-dire en se libérant du côté des choses.
Comme il est grave et presque inquiétant de constater que l'observation la plus exacte puisse être un obstacle à la connaissance.
Nous sommes obligés de penser que les choses ne sont pas et ne se passent pas comme nous les voyons, que certaines que nous sommes contraints de penser immuables ou égales sont variables ou inégales.
Tout connu désigne un inconnu dont il est comme la surface. Et l'intérieur de la chose, dans cette figure, c'est tout l'indéterminé qui y demeure caché.
Le problème de notre temps, c'est que le futur n'est plus ce qu'il a été.
Je crains le connu plus que l'inconnu.
La nation française fait songer à un arbre greffé plusieurs fois, de qui la qualité et la saveur de ses fruits résultent d'une heureuse alliance de sucs et de sèves très divers concourants à une même et indivisible existence.
Le gel cède à regret ses derniers diamants.
L'Europe aspire visiblement à être gouvernée par une commission américaine. Toute sa politique s'y dirige.
Le chef-d'oeuvre littéraire de la France est peut-être sa prose abstraite dont la pareille ne se trouve nulle part.
Les Français ont plus de foi dans l'homme qu'ils n'ont d'illusions sur les hommes.
Les grandes vertus des peuples allemands ont engendré plus de maux que l'oisiveté n'a jamais créé de vices.
Dans l'ordre des écrivains, je ne vois personne au-dessus de Bossuet.
La fin presque toujours somptueuse et voluptueuse d'un édifice politique se célèbre par une illumination où se dépense tout ce qu'on avait craint de consumer jusque-là.
J'estime de l'essence de la Poésie qu'elle soit, selon les diverses natures des esprits, ou de valeur nulle ou d'importance infinie ce qui l'assimile à Dieu même.
Flaubert, avec son temps, croyait à la valeur du «document historique» et à l'observation du présent toute crue. Mais c'était là de vaines idoles. Le seul réel dans l'art, c'est l'art.
Les vivants ont un corps qui leur permet de sortir de la connaissance et d'y rentrer. Ils sont faits d'une maison et d'une abeille.
Certains se font de la poésie une idée si vague qu'ils prennent ce vague pour l'idée même de la poésie.
L'histoire justifie ce que l'on veut, n'enseigne rigoureusement rien, car elle contient des exemples de tout et donne des exemples de tout.

Œuvres de Paul Valéry

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