Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre.
Auteur
Michel de Montaigne
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Savoir par coeur n'est pas savoir; c'est tenir ce qu'on a donné en garde à sa mémoire. Ce qu'on sait droitement, on en dispose, sans regarder au patron, sans retourner les yeux vers son livre. Fâcheuse suffisance, qu'une suffisance pure livresque!
Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en répondant : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi. »
Je ne peins pas l'être. Je peins le passage: non un passage d'âge en autre, ou, comme dit le peuple, de sept ans en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l'heure.
Le prix de l'âme ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément.
La force de tout conseil gît au temps; les occasions et les matières roulent et changent sans cesse.
Si j'avais à revivre, je revivrais comme j'ai vécu, ni je ne plains le passé, ni je ne crains l'avenir.
Il faut que notre conscience s'amende d'elle-même par renforcement de notre raison, non par l'affaiblissement de nos appétits.
Vaut-il pas mieux demeurer en suspens que de s'infrasquer en tant d'erreurs que l'humaine fantaisie a produites?
La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui l'écoute.
Jamais deux hommes ne jugèrent pareillement de même chose, et est impossible de voir deux opinions semblables exactement, non seulement en divers hommes, mais en même homme à diverses heures.
Tout lieu retiré requiert un promenoir. Mes pensées dorment si je les assieds. Mon esprit ne va, si les jambes ne l'agitent. Ceux qui étudient sans livre, en sont tous là.
Il n'est rien si beau et légitime que de faire bien l'homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie; et de nos maladies la plus sauvage, c'est mépriser notre être.
Composer nos moeurs est notre office, non pas composer des livres, et gagner, non pas des batailles et provinces, mais l'ordre et tranquillité à notre conduite. Notre grand et glorieux chef-d'oeuvre, c'est vivre à propos.
Non plus que je ne regrette que ma durée ne soit aussi longue et entière que celle d'un chêne.
Endurcissez-le à la sueur et au froid, au vent, au soleil et aux hasards qu'il lui faut mépriser; ôtez-lui toute mollesse et délicatesse au vêtir et coucher, au manger et au boire; accoutumez-le à tout.
La raison nous commande assez de nous dépouiller quand nos robes nous chargent et empêchent.
Jusques aux moindres occasions de plaisir que je puis rencontrer, je les empoigne.
Car je fais dire aux autres ce que je ne puis si bien dire tantôt par faiblesse de mon langage, tantôt par faiblesse de mon sens. Je ne compte pas mes emprunts, je les pèse.
La redite est partout ennuyeuse, fût-ce dans Homère.
Il amusa toutes ses heures dernières avec un soin véhément à disposer l'honneur et la cérémonie de son enterrement, et somma toute la noblesse qui le visitait de lui donner parole d'assister à son convoi.
Epicure disait des lois que les pires nous étaient si nécessaires que, sans elles, les hommes s'entremangeraient les uns les autres.
Mais qu'est-ce donc qui est véritablement ? Ce qui est éternel, c'est-à-dire qui n'a jamais eu de naissance, ni n'aura jamais fin; à qui le temps n'apporte jamais aucune mutation.
Le philosophe Chrysippus mêlait à ses livres, non les passages seulement, mais des ouvrages entiers d'autres auteurs ... Si j'étoffais l'un de mes discours de ces riches dépouilles, il éclairerait par trop la bêtise des autres.
Une rêne de travers à mon cheval, un bout d'étrivière qui batte ma jambe, me tiendront tout un jour en humeur.
Œuvres de Michel de Montaigne
Apologie de Raymond Sebond (1937)De l'expérienceEssaisEssais (1580)Essais (1588), III, 13Essais, Au lecteurEssais, IEssais, I, 1Essais, I, 10Essais, I, 12Essais, I, 13Essais, I, 14Essais, I, 15Essais, I, 16Essais, I, 17Essais, I, 19Essais, I, 2Essais, I, 20Essais, I, 20, Que Philosopher c'est apprendre à mourirEssais, I, 21