N'est-il pas consolant - voire, profondément satisfaisant - de pouvoir se dire, en repensant à sa propre vie, que si l'on a échoué, c'est uniquement là où les autres n'ont pas eu le courage ou la volonté de tenter ?
Il n'est nullement souhaitable, en effet, de toujours dire à ses élèves ce que l'on sait et ce que l'on pense dans bien des cas, il est préférable de se taire pour leur donner la possibilité de débattre et de réfléchir par eux-mêmes.
C'est bizarre la façon dont le monde oublie les gens et les évènements de la veille ou de l'avant veille. C'est comme une maladie qui nous atteint tous.
Je suis un simple mortel, je ne le nie pas, mais je suis un chevalier bien entrainé et encouragé durant de longues années de ma jeunesse par le grand Arthur, qui m'a appris à affronter toutes sortes de défis avec enthousiasme, même lorsque la peur s'insinue jusque dans la moelle, car si nous sommes mortels, brillons du moins de tous nos feux aux yeux de Dieu pendant que nous marchons sur cette terre !
C'est si loin à présent, comme un oiseau qui s'envole et devient un point dans le ciel. Mais notre fils a été témoin de cette amertume, à un âge trop avancé pour se laisser berner par de douces paroles, et trop jeune cependant pour connaître les étranges circonvolutions de nos coeurs.
A quoi servirait un souvenir surgi de la brume s'il se contente d'en chasser un autre?
Mais, là encore, je me demande si ce que nous éprouvons aujourd'hui au fond de notre coeur ne ressemble pas à ces gouttes qui dégringolent des feuillages gorgés d'eau au-dessus de nos têtes, alors que la pluie a cessé depuis longtemps. Je me demande si, sans nos souvenirs, notre amour est destiné à s'estomper et à mourir.
Qui sait ce qui arrivera quand les hommes à la parole facile feront rimer d'anciens griefs avec un désir neuf de terre et de conquête.
Votre dieu chrétien de miséricorde donne aux hommes la licence de donner libre cours à leur cupidité, à leur soif de sang et de conquête, sachant que quelques prières et un peu de pénitence leur apporteront pardon et bénédiction.
Certains auront de beaux monuments grâce auxquels les vivants pourront se souvenir du mal qui leur a été fait. Certains n'auront que des croix en bois grossières ou des rochers peints tandis que d'autres encore devront rester cachés dans l'ombre de l'Histoire.
Comment pouvez-vous décrire l'occultation des actes les plus infâmes comme une pénitence? Votre dieu chrétien se laisse-t-il corrompre si facilement par des souffrances volontaires et quelques prières ? Est-il si peu soucieux d'une justice laissée en suspens ?
Quelquefois je suis si absorbée par ma propre compagnie que, si je rencontre inopinément une personne de connaissance, c'est un peu un choc et il me faut un moment pour m'adapter.
Je pense toujours à cette rivière quelque part, avec cette eau qui coule vraiment vite. Et tous ces gens dans l'eau, qui essaient de se raccrocher les uns aux autres, qui s'accrochent aussi fort qu'ils peuvent, mais à la fin c'est trop difficile. Le courant est trop puissant. Ils doivent lâcher prise, se laisser emporter chacun de son côté.
Il y a quelques jours je parlais à l'un de mes donneurs qui se plaignait que les souvenirs, même les plus précieux s'estompent à une rapidité surprenante. Mais je ne suis pas d'accord avec ça. Les souvenirs auxquels je tiens le plus, je ne les vois jamais s'estomper.
Je lui jetai un regard sur ce lit d'hôpital, sous la lumière terne, et je reconnus sur son visage l'expression que j'avais déjà vue assez souvent chez les donneurs. C'était comme si elle voulait que ses propres yeux voient à l’intérieur d'elle-même, afin d'y patrouiller et de circonscrire d'autant mieux les zones de douleur de son corps.
Je songe à ma pile de vieux livres de poche aux pages tremblotantes, comme si elles avaient autrefois fait partie de la mer.
J’ai vu un monde nouveau arriver rapidement. Plus scientifique, efficace, oui. Plus de traitements pour les anciennes maladies, très bien. Mais un monde dur, cruel. Et j’ai vu une petite fille, les yeux hermétiquement fermés, tenant contre sa poitrine le vieux monde généreux qui - elle le savait au fond de son coeur - ne pourrait pas demeurer, et elle le tenait et suppliait: auprès de moi toujours.
Elle a dit à Roy que les choses comme les tableaux, la poésie, tous ces trucs-là, elle a dit qu’ils révélaient ce qu’on était à l’intérieur. Elle a dit qu’ils révélaient votre âme..
Le fantasme n'alla pas plus loin - je ne le permis pas -, et si les larmes coulaient sur mon visage, je ne sanglotai pas et ne perdis pas le contrôle. J'attendis juste un moment, puis je retournai à la voiture, pour repartir là où j'étais censée me trouver.
Quelquefois, je suis si absorbée par ma propre compagnie que, si je rencontre inopinément une personne de connaissance, c’est un peu un choc et il me faut un moment pour m’adapter.
Les accompagnants ne sont pas des machines. On essaie de faire le maximum pour chaque donneur, et au bout du compte on s'use. On ne dispose pas d'une patience ni d'une énergie illimitées. Et, bien sûr, quand on en a l'occasion, on préfère s'occuper de ses pairs. C'est naturel. Jamais je n'aurais pu tenir tout ce temps si j'avais cessé de compatir aux souffrances de mes donneurs à chaque étape du processus.
Même la solitude, j’ai fini par vraiment l’apprécier. Ça ne veut pas dire que je n’espère pas un peu plus de compagnie à la fin de l’année, quand j’en aurai fini avec tout ça. Mais j’aime la sensation d’entrer dans ma petite voiture, de savoir que pendant les deux heures suivantes je n’aurai pour compagnie que les routes, le grand ciel gris et mes rêveries.
La démocratie est une très belle chose, mais elle signifie pas que les citoyens ont le droit de tout casser chaque fois qu'ils ne sont pas d'accord.
Peut-être, dans ce cas, dois-je retenir son conseil de cesser de regarder autant en arrière, d'adopter un point de vue plus positif, d'essayer de faire le meilleur usage de ce qu'il me reste de jour. Après tout, que pouvons-nous gagner à toujours regarder en arrière, et à nous blâmer nous-mêmes parce que notre vie n'a pas pris exactement la tournure que nous aurions souhaitée ?
Après tout, que pouvons-nous gagner à toujours regarder en arrière, et à nous blâmer nous-mêmes parce que notre vie n'a pas pris exactement la tournure que nous aurions souhaitée ?
Œuvres de Kazuo Ishiguro