Œuvre

Les vestiges du jour (2002)

Peut-être, dans ce cas, dois-je retenir son conseil de cesser de regarder autant en arrière, d'adopter un point de vue plus positif, d'essayer de faire le meilleur usage de ce qu'il me reste de jour. Après tout, que pouvons-nous gagner à toujours regarder en arrière, et à nous blâmer nous-mêmes parce que notre vie n'a pas pris exactement la tournure que nous aurions souhaitée ?
Après tout, que pouvons-nous gagner à toujours regarder en arrière, et à nous blâmer nous-mêmes parce que notre vie n'a pas pris exactement la tournure que nous aurions souhaitée ?
Le monde d'aujourd'hui est un endroit trop crasseux pour les grands et nobles instincts.
Il faut que vous preniez du plaisir. Le soir, c'est la meilleure partie du jour. Votre journée de travail est terminée. Vous pouvez vous détendre maintenant, et prendre du plaisir. Voilà comment je vois les choses. Demandez à n'importe qui, ils vous diront. Le soir, c'est la meilleure partie du jour.
Les grands majordomes sont grands parce qu’ils ont la capacité d’habiter leur rôle professionnel, et de l’habiter autant que faire se peut ; ils ne se laissent pas ébranler par les événements extérieurs, fussent-ils surprenants, alarmants ou offensants. Ils portent leur professionnalisme comme un homme bien élevé porte son costume : il ne laissera ni des malfaiteurs ni les circonstances le lui arracher sous les yeux du public ; il s’en défera au moment où il désirera le faire, et uniquement à ce moment, c’est-à-dire, invariablement, lorsqu’il se trouvera entièrement seul. C’est, je l’ai déjà dit, une question de « dignité »
Or, si la plupart des majordomes, je suis prêt à le concéder, risquent de découvrir en dernière instance que la capacité d’y parvenir leur manque, je crois profondément que cette dignité est un objectif que l’on peut viser avec profit tout au long d’une carrière.
Les années qui me restent à vivre s'étendent devant moi comme un long désert.
Il nous est facile, ici, d'oublier notre responsabilité de citoyens. Voilà pourquoi je m'évertue à ce point à préparer les élections. Que les gens soient d'accord ou pas – et je sais que dans cette pièce, il n'y a pas une âme qui serait d'accord maintenant avec tout ce que je dis –, au moins, je les fais réfléchir. Au moins, je leur rappelle leurs devoirs. Ce pays où nous vivons est un pays démocratique. Nous nous sommes battus pour lui. Nous devons tous jouer notre rôle.
Un majordome d'une certaine qualité doit, aux yeux du monde, habiter son rôle, pleinement, absolument; on ne peut le voir s'en dépouiller à un moment donné pour le revêtir à nouveau l'instant d'après, comme si ce n'était qu'un costume d'opérette.
Je voudrais maintenant avancer le postulat suivant : foncièrement, il y a « dignité » lorsqu’il y a capacité d’un majordome à ne pas abandonner le personnage professionnel qu’il habite. Des majordomes de moindre envergure abandonneront leur personnage professionnel en faveur du personnage privé à la moindre provocation. Pour ces gens-là, être un majordome, c’est comme de jouer dans une pantomime : une petite poussée, un léger choc, et la façade s’effondre, révélant l’acteur qu’elle masquait.
Il est peut-être temps, décidément, que j’envisage toute la question du badinage de façon un peu plus enthousiaste. Après tout, quand on y pense, ce n’est pas un centre d’intérêt si stupide – surtout s’il s’avère que le badinage est la clef de la chaleur humaine.
J’ai donné trente-cinq ans de service à Lord Darlington ; ce ne serait sans doute pas injustifié d’affirmer qu’au long de tant d’années on a été, dans toute l’acception du terme, « au service d’une maison distinguée ». En jetant sur ma carrière un regard rétrospectif, je tire ma plus grande satisfaction de ce que j'ai accompli au long de ces années, et aujourd'hui, je ne ressens que fierté et gratitude à l'idée d'avoir bénéficié d'un tel privilège.
On dit parfois que les majordomes, les butlers, n’existent qu’en Angleterre. Dans les autres pays, quel que soit le titre utilisé, il n’y a que des domestiques. Je suis prêt à le croire. Les habitants de l’Europe continentale ne peuvent pas être des butlers parce qu’ils appartiennent à une race incapable de cette maîtrise de soi qui est le propre des Anglais.