Auteur

Jean de La Bruyère

Cette espèce d'avarice est dans les hommes une passion de vouloir ménager les plus petites choses sans aucune fin honnête.
Cette ignorance du temps et de l'occasion est une manière d'aborder les gens ou d'agir avec eux toujours incommode et embarrassante.
La stupidité est en nous une pesanteur d'esprit qui accompagne nos actions et nos discours.
La brutalité est une certaine dureté, et j'ose dire une férocité qui se rencontre dans nos manières d'agir, et qui passe même jusqu'à nos paroles.
L'impudence est facile à définir : il suffit de dire que c'est une profession ouverte d'une plaisanterie outrée, comme de ce qu'il y a de plus honteux et de plus contraire à la bienséance.
La superstition semble n'être autre chose qu'une crainte mal réglée de la Divinité.
L'on ne pense pas toujours constamment d'un même sujet : l'entêtement et le dégoût se suivent de près.
Il n'y a guère qu'une naissance honnête, ou une bonne éducation qui rende les hommes capables de secret.
Toute confiance est dangereuse si elle n'est entière ; il y a peu de conjonctures où il ne faille tout dire ou tout cacher. On a déjà trop dit de son secret à celui à qui l'on croit devoir en dérober une circonstance.
Quelque désintéressement qu'on ait à l'égard de ceux qu'on aime, il faut quelquefois se contraindre pour eux, et avoir la générosité de recevoir.
Donner c'est agir : ce n'est pas souffrir de ses bienfaits, ni céder à l'importunité ou à la nécessité de ceux qui nous demandent.
Si l'on a donné à ceux que l'on aimait, quelque chose qu'il arrive, il n'y a plus d'occasions où l'on doive songer à ses bienfaits.
Je ne sais si un bienfait qui tombe sur un ingrat, et ainsi sur un indigne, ne change pas de nom, et s'il méritait plus de reconnaissance.
Quand on a assez fait auprès de certaines personnes pour avoir dû se les acquérir, si cela ne réussit point, il y a encore une ressource, qui est de ne plus rien faire.
Pour gouverner quelqu'un longtemps et absolument, il faut avoir la main légère, et ne lui faire sentir que le moins qu'il se peut sa dépendance.
Les choses les plus souhaitées n'arrivent point ; ou si elles arrivent, ce n'est ni dans le temps ni dans les circonstances où elles auraient fait un extrême plaisir.
Il est pénible à un homme fier de pardonner à celui qui le surprend en faute, et qui se plaint de lui avec raison : sa fierté ne s'adoucit que lorsqu'il reprend ses avantages, et qu'il met l'autre dans son tort.
Un homme sage ni ne se laisse gouverner, ni ne cherche à gouverner les autres : il veut que la raison gouverne seule et toujours.
Toutes les passions sont menteuses : elles se déguisent autant qu'elles le peuvent aux yeux des autres ; elles se cachent à elles-mêmes. Il n'y a point de vice qui n'ait une fausse ressemblance avec quelque vertu, et qui ne s'en aide.
Le cas n'arrive guère où l'on puisse dire : «J'étais ambitieux» ; ou on ne l'est point, ou on l'est toujours ; mais le temps vient où l'on avoue que l'on a aimé.
L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce par le coeur que par l'esprit.
Il y a de certains grands sentiments, de certaines actions nobles et élevées, que nous devons moins à la force de notre esprit qu'à la bonté de notre naturel.
Ceux qui font bien mériteraient seuls d'être enviés, s'il n'y avait encore un meilleur parti à prendre, qui est de faire mieux : c'est une douce vengeance contre ceux qui nous donnent cette jalousie.
Quelques-uns se défendent d'aimer et de faire des vers, comme de deux faibles qu'ils n'osent avouer, l'un du coeur, l'autre de l'esprit.
Parler et offenser, pour de certaines gens, est précisément la même chose. Ils sont piquants et amers ; leur style est mêlé de fiel et d'absinthe : la raillerie, l'injure, l'insulte leur découlent des lèvres comme leur salive.

Œuvres de Jean de La Bruyère

CaractèresDiscours de réception à l'Académie française, 15 juin 1693.Discours de réception à l'Académie française.Les Caractères (1696)Les Caractères (1696), 1, I, De la modeLes Caractères (1696), 1, I, Des ouvrages de l'espritLes Caractères (1696), 10, I, Des jugementsLes Caractères (1696), 10, I, Des ouvrages de l'espritLes Caractères (1696), 10, IV, De l'hommeLes Caractères (1696), 10, IV, Du coeurLes Caractères (1696), 11, I, De la modeLes Caractères (1696), 11, I, Des esprits fortsLes Caractères (1696), 11, I, Des ouvrages de l'espritLes Caractères (1696), 11, IV, De quelques usagesLes Caractères (1696), 11, VI, Du souverain ou de la RépubliqueLes Caractères (1696), 119, I, De l'hommeLes Caractères (1696), 119, VI, Des jugementsLes Caractères (1696), 12, I, Des ouvrages de l'espritLes Caractères (1696), 12, IV, Du souverain ou de la RépubliqueLes Caractères (1696), 12, VIII, De l'homme