Œuvre

Les Caractères (1696)

Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées, Racine se conforme aux nôtres; celui-là peint les hommes comme ils devraient être, celui-ci les peint tels qu'ils sont.
Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne.
Etre avec des gens qu'on aime, cela suffit; rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux, tout est égal.
Il faut des fripons à la cour auprès des grands et des ministres, même les mieux intentionnés; mais l'usage en est délicat, et il faut savoir les mettre en oeuvre.
Il n'a manqué à Molière que d'éviter le jargon et le barbarisme, et d'écrire purement: quel feu, quelle naïveté, quelle source de la bonne plaisanterie, quelle imitation des moeurs, quelles images et quel fléau du ridicule!
Il n'est pas absolument impossible qu'une personne qui se trouve dans une grande faveur perde un procès.
Il n'y a au monde que deux manières de s'élever, ou par sa propre industrie, ou par l'imbécillité des autres.
Il n'y a rien de plus bas, et qui convienne mieux au peuple, que de parler en des termes magnifiques de ceux mêmes dont l'on pensait très modestement avant leur élévation.
Il ne faut ni vigueur, ni jeunesse, ni santé, pour être avare.
Il s'est trouvé des filles qui avaient de la vertu, de la santé, de la ferveur et une bonne vocation, mais qui n'étaient pas assez riches pour faire dans une riche abbaye voeu de pauvreté.
Il se croit des talents et de l'esprit: il est riche.
Il y a bien autant de paresse que de faiblesse à se laisser gouverner.
Il y a d'étranges pères, et dont toute la vie ne semble occupée qu'à préparer à leurs enfants des raisons de se consoler de leur mort.
Il y a dans quelques hommes une certaine médiocrité d'esprit qui contribue à les rendre sages.
Il y a des gens qui parlent un moment avant que d'avoir pensé.
Il y a quelques rencontres dans la vie où la vérité et la simplicité sont le meilleur manège du monde.
Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres.
Il y a une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères.
L'amour et l'amitié s'excluent l'un l'autre.
L'esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres: celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit l'est de vous parfaitement.
L'honnête homme tient le milieu entre l'habile homme et l'homme de bien, quoique dans une distance inégale de ces deux extrêmes.
L'on n'aime bien qu'une seule fois, c'est la première: les amours qui suivent sont moins involontaires.
L'on voit des hommes tomber d'une haute fortune par les mêmes défauts qui les y avaient fait monter.
La libéralité consiste moins à donner beaucoup qu'à donner à propos.
La philosophie, elle nous fait vivre sans une femme ou nous fait supporter celle avec qui nous vivons.