Auteur

Jean de La Bruyère

Les femmes accusent les hommes d'être volages, et les homme disent qu'elles sont légères.
Si l'on ôte de beaucoup d'ouvrages de morale l'avertissement au lecteur, l'épître dédicatoire, la préface, la table, les approbations, il reste à peine assez de pages pour mériter le nom de livre.
Il y a ailleurs six vingt familles indigentes qui ne se chauffent point pendant l'hiver, qui n'ont point d'habits pour se couvrir, et qui souvent manquent de pain; leur pauvreté est extrême et honteuse.
Il y a deux mondes: l'un où l'on séjourne peu, et dont l'on doit sortir pour n'y plus rentrer; l'autre où l'on doit bientôt entrer pour n'en jamais sortir.
Les fourbes croient aisément que les autres le sont; ils ne peuvent guère être trompés, et ils ne trompent pas longtemps.
A quelques-uns l'arrogance tient lieu de grandeur, l'inhumanité de fermeté, et la fourberie d'esprit.
A la cour, à la ville, mêmes passions, mêmes faiblesses, mêmes petitesses, mêmes travers d'esprit, mêmes brouilleries dans les familles et entre les proches, mêmes envies, mêmes antipathies.
Qu'il est difficile d'être content de quelqu'un!
Le motif seul fait le mérite des actions des hommes, et le désintéressement y met la perfection.
C'est le rôle d'un sot d'être importun: un homme habile sent s'il convient ou s'il ennuie; il sait disparaître le moment qui précède celui où il serait de trop quelque part.
Si l'on faisait une sérieuse attention à tout ce qui se dit de froid, de vain de puéril dans les entretiens ordinaires, l'on aurait honte de parler ou d'écouter.
Ce qu'on appelle humeur est une chose trop négligée parmi les hommes: ils devraient comprendre qu'il ne leur suffit pas d'être bons, mais qu'ils doivent encore paraître tels.
Si un poète loue les vers d'un autre poète, il y a à parier qu'ils sont mauvais et sans conséquence.
Si une belle femme approuve la beauté d'une autre femme, on peut conclure qu'elle a mieux que ce qu'elle approuve.
Les hommes n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire: ils cherchent moins à être instruits et même réjouis, qu'à être goûtés et applaudis; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui.
Un ouvrage satirique ou qui contient des faits, qui est donné en feuilles sous le manteau aux conditions d'être rendu de même, s'il est médiocre, passe pour merveilleux; l'impression est l'écueil.
La vie des héros a enrichi l'histoire, et l'histoire a embelli les actions des héros: ainsi je ne sais qui sont plus redevables, ou ceux qui ont écrit l'histoire à ceux qui leur en ont fourni une si noble matière, ou ces grands hommes à leurs historiens.
Ronsard et Balzac ont eu, chacun dans leur genre, assez de bon et de mauvais pour former après eux de très grands hommes en vers et en prose.
Marot, par son tour et par son style, semble avoir écrit depuis Ronsard: il n'y a guère, entre ce premier et nous, que la différence de quelques mots.
D'où vient que l'on rit si librement au théâtre, et que l'on a honte d'y pleurer? Est-il moins dans la nature de s'attendrir sur le pitoyable que d'éclater sur le ridicule?
Horace ou Despréaux l'a dit avant vous. - Je le crois sur votre parole, mais je l'ai dit comme mien. Ne puis-je pas penser après eux une chose vraie et que d'autres encore penseront après moi?
La sotte envie de discourir vient d'une habitude qu'on a contractée de parler beaucoup et sans réflexion.
Il semble que la rusticité n'est autre chose qu'une ignorance grossière des bienséances.
Il est étonnant de voir dans le coeur de certaines femmes quelque chose de plus vif et de plus fort que l'amour pour les hommes, je veux dire l'ambition et le jeu.
Pour faire connaître ce vice, il faut dire que c'est un mépris de l'honneur dans la vue d'un vil intérêt. Un homme que l'avarice rend effronté ose emprunter une somme d'argent à celui à qui il en doit déjà, et qu'il lui retient avec injustice.

Œuvres de Jean de La Bruyère

CaractèresDiscours de réception à l'Académie française, 15 juin 1693.Discours de réception à l'Académie française.Les Caractères (1696)Les Caractères (1696), 1, I, De la modeLes Caractères (1696), 1, I, Des ouvrages de l'espritLes Caractères (1696), 10, I, Des jugementsLes Caractères (1696), 10, I, Des ouvrages de l'espritLes Caractères (1696), 10, IV, De l'hommeLes Caractères (1696), 10, IV, Du coeurLes Caractères (1696), 11, I, De la modeLes Caractères (1696), 11, I, Des esprits fortsLes Caractères (1696), 11, I, Des ouvrages de l'espritLes Caractères (1696), 11, IV, De quelques usagesLes Caractères (1696), 11, VI, Du souverain ou de la RépubliqueLes Caractères (1696), 119, I, De l'hommeLes Caractères (1696), 119, VI, Des jugementsLes Caractères (1696), 12, I, Des ouvrages de l'espritLes Caractères (1696), 12, IV, Du souverain ou de la RépubliqueLes Caractères (1696), 12, VIII, De l'homme