Auteur

Hervé Guibert

Si les virus qui circulent par le monde entier depuis la mode des charters étaient tous mortels, tu crois bien qu'il n'y aurait plus grand monde sur cette planète.
Marine me disait avec extase que le docteur Lérisson était un saint, sacrifiant toute vie personnelle, et même sa pauvre épouse qu'elle était bien contente de voir passer à l'as, pour l'exercice de son art.
J'ai cherché un bon angle en posant le caméscope sur son pied, j'ai appuyé sur le bouton rouge, vérifié qu'il y avait bien «record» dans le viseur.
Un séjour à l'hôpital, c'est comme un très long voyage en un défilé ininterrompu de gens, de distribution ou de rituels, pour remplir le temps. Il n'y a même plus de nuit.
Il est étrange de fêter la bonne année à quelqu'un dont on sait qu'il risque de ne pas la passer entièrement, il n'y a guère de situation plus limite que celle-ci.
Mon corps est un laboratoire que j'offre en exhibition, l'unique acteur, l'unique instrument de mes délires organiques. Partitions sur tissus de chair, de folie, de douleur. Observer comme il fonctionne, recueillir ses prestations.
La chambre d'hôpital est un cocon insidieux qui, petit à petit, rend effrayant l'espace réel de l'extérieur, même le couloir.
On n'entend que ça ici: «Bon appétit», « Bonne journée », « Bon week-end », « Bon repos », « Bonnes vacances », jamais « Bon décès ».
A l'envoûtement de l'écriture succède un désenvoûtement, le vide. Quand je n'écris plus je me meurs.
A quoi bon écrire un livre si ce n'est pas un chef-d'oeuvre ?
La poussée amoureuse correspond toujours à une poussée d'écriture, ou de parole (j'ai envie de parler de lui, de l'évoquer, ça me brûle), je ne sais pas laquelle provoque l'autre.
Pendant ces quelques jours, dans ce vide, dans ce temps passé à ne rien faire, sans écrire, sans rien, je croyais qu'il avait volé mon âme, mais il était devenu mon inspiration.
Je connaissais son corps par coeur. Il s'était imprimé à l'intérieur de mes doigts, je n'en avais plus besoin pour de vrai.
Les efforts étaient la pire des chose à infliger à des amis, j'étais comme j'étais et on en avait pris son parti puisqu'on m'aimait bien comme ça.
A. Est-ce que je pense, en écrivant ce nom, à toi ? Donc la première lettre était une lettre d'amour.
Mais moi je planais complètement : je savais déjà que chaque année des dizaines de gens curieux, des amoureux, des jeunes filles, des exégètes tarabiscotés et pointilleux feraient le pèlerinage sur l'île d'Elbe pour se recueillir sur ma tombe vide.
Ce livre qui raconte ma fatigue me la fait oublier, et en même temps chaque phrase arrachée à mon cerveau, menacé par l'intrusion du virus dès que la petite ceinture lymphatique aura cédé, ne me donne que davantage envie de fermer les paupières.
J'entreprends un nouveau livre pour avoir un compagnon, un interlocuteur, quelqu'un avec qui manger et dormir, auprès duquel rêver et cauchemarder, le seul ami présentement tenable.
J'étais déjà fou à quarante ans, j'étais déjà fou à dix ans.
Comment j'aime Vincent : prêt à m'ouvrir la poitrine pour déposer mon coeur à ses pieds.

Œuvres de Hervé Guibert

A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie (1990)Cytomégalovirus: journal d'hospitalisation (1992)Fou de Vincent (1989)La Mort propagande (1977)Le Paradis (1992)Le Protocole compassionnel (1991)Les Aventures singulières (1982)Mon valet et moi (1991)