Auteur

Henri-Frédéric Amiel

La grâce protège: en lissant son aile, le cygne s'en fait une cuirasse.
Effleurer et parcourir ne sont pas la même chose; l'habitude de feuilleter est nuisible, l'art de feuilleter précieux; l'une disperse, l'autre étend.
Ne demandez pas des oeillets au rosier ni à la pêche le goût de la fraise. Acceptez la lune avec son hémisphère caché. Regardez le mauvais côté de la pomme à acquérir, et mordez le bon de la pomme acquise. Qui ne le sait? mais qui le fait?
Mieux vaut presque la défiance de soi qui rend faible, que l'estime de soi qui rend ridicule: mais toutes deux sont mauvaises.
La pensée sans poésie et la vie sans infini, c'est comme un paysage sans ciel: on y étouffe.
La rime, devenue riche, n'est point ingrate; elle paie presque toujours ce qu'on a fait pour elle.
Une erreur est d'autant plus dangereuse qu'elle contient plus de vérité. Le sophisme est plus vrai que l'absurdité; aussi l'absurdité est-elle innocente et le sophisme redoutable.
Il n'y a de repos pour l'esprit que dans l'absolu, pour le sentiment que dans l'infini, pour l'âme que dans le divin, et pour la conscience que dans le parfait.
La logique de l'erreur est plus parfaite que celle de la vérité: aussi les mauvaises doctrines sont-elles toujours plus fécondes que les bonnes.
C'est du fond des puits immenses que dans le jour on voit les étoiles; c'est dans le profond des âmes que, pendant le tumulte de la vie, on entend la voix de Dieu.
La coquetterie la plus maîtresse de ses ressources, la flatterie la plus accomplie, ne sont pas aussi ingénieuses qu'un coeur aimant; comme il n'a qu'une pensée, il n'a aucune distraction; l'esprit parfois sommeille, l'amour jamais.
Les âmes tranquilles sont comme le vaisseau d'Ulysse: à fond de cale, elles renferment des outres pleines de tous les autans furieux; qu'un accident en crève une, et le vaisseau tournoie et des abîmes s'entr'ouvrent.
L'égalité engendre l'uniformité et c'est en sacrifiant l'excellent, le remarquable, l'extraordinaire que l'on se débarrasse du mauvais.
Un fou qui se sent fou est déjà raisonnable et à moitié guéri.
Si les goûts ne réussissent pas à se mettre à l'unisson, le mécontentement se glisse jusqu'au sein de la fidélité, et la vie à deux est une tolérance, non une allégresse.
Rendre heureux est encore le plus sûr des bonheurs.
Ainsi le coeur craint son bien, et il aime son mal. Il préfère l'amour qui fait souffrir, à l'indifférence qui laisse isolé.
Quand on a goûté de la vie partagée, de l'esprit conjugal, ce qui fait encore le plus peur, c'est la solitude.
Le monde regarde tes bévues par le gros bout du microscope, et les siennes par le petit bout, ce qui fait de singulières comparaisons.
Rendre heureux est encor le plus sûr des bonheurs. Là où l'on apporte la joie, il est à peu près sûr qu'on la trouve. Le mérite est petit, la récompense est grande.
Un ami vaut vingt parents et une amie vaut trois amis.
Vouloir est une habitude - Qu'on prolonge tant qu'on peut ; - Je ne suis que lassitude, - Mon vouloir plus rien ne veut.
Vivre c'est être utile ; à qui ou à quoi ai-je été utile ? - Vivre c'est reconnaître sa place, se fixer un but, travailler à une tâche.
Pour vivre, il faut mettre beaucoup d'eau dans son vin, et savoir avaler beaucoup de couleuvres. Trop de fierté est une condamnation à mort.
Embaumons l'année naissante avec les étrennes du coeur.

Œuvres de Henri-Frédéric Amiel

Fragment d'un journal intimeFragments d' un journal intime (1884, 1887, 1923, 1927), mai 1870Fragments d'un journal intime (1884)Fragments d'un journal intime (1884, 1887, 1923, 1927)Fragments d'un journal intime (1884, 1887, 1923, 1927), 1 janvier 1880Fragments d'un journal intime (1884, 1887, 1923, 1927), 10 novembre 1852Fragments d'un journal intime (1884, 1887, 1923, 1927), 1857Fragments d'un journal intime (1884, 1887, 1923, 1927), 1866Fragments d'un journal intime (1884, 1887, 1923, 1927), 19 août 1852Fragments d'un journal intime (1884, 1887, 1923, 1927), 22 février 1853Fragments d'un journal intime (1884, 1887, 1923, 1927), 27 octobre 1855Fragments d'un journal intime (1884, 1887, 1923, 1927), 27 octobre 1856Fragments d'un journal intime (1884, 1887, 1923, 1927), 29 février 1872Fragments d'un journal intime (1884, 1887, 1923, 1927), 3 mars 1857Fragments d'un journal intime (1884, 1887, 1923, 1927), 30 mai 1877Fragments d'un journal intime (1884, 1887, 1923, 1927), 6 octobre 1860Fragments d'un journal intime (1884, 1887, 1923, 1927), 9 août 1864Fragments d'un journal intime (1884, 1887, 1923, 1927), juillet 1879 - avril 1881Fragments d'un journal intime (1884, 1887, 1923, 1927), septembre 1863Grains de mil (1854)