On prétend que le pouvoir corrompt ceux qui l'approchent: en réalité, il ne fait qu'ouvrir les vannes de la compulsion morale à tendance sadique que chacun cultive, plus ou moins inconsciemment, en soi.
La plupart du temps, l'idée concrète que l'on se fait de la tolérance se distingue mal d'une attitude d'indifférence égoïste. A certaines périodes critiques, la tolérance devient même l'antichambre de la compromission et de la collaboration.
La manie de faire des bilans sur soi-même est une façon de tromper l'angoisse de n'être que ce que nous sommes: une caricature de notre idéal, l'ombre portée et déformée de notre sur-moi.
La colère pulvérise les subtilités et écrase l'esprit de finesse. On ne peut à la fois tempêter et peser des oeufs de mouche dans des balances de toile d'araignée, pour reprendre la formule de Voltaire.
Tel est le but véritable de l'institution du débat médiatique : bétonner de part et d'autre les positions, compter les troupes et ragaillardir son monde en le rassurant sur le bénéfice d'une victoire à terme.
Parler long, c'était mener une guerre d'usure contre la résistance des idées difficiles. Mais dire court, c'était les saisir par surprise.
Qu'est-ce qu'un philosophe professionnel ? Un commentateur de textes. Un rat de bibliothèque. Un remueur de poussière. Un professeur.
Parler, ne pas parler : quand on hésite, mieux vaut encore se taire.
Les moyens et la fin se conditionnent mutuellement dans l'écriture : style, vision du monde et tempérament sont les aperçus d'une même réalité, celle qui fait l'oeuvre et l'écrivain.
Le plus beau de l'écriture, c'est cette tension entre ce qui est écrit et ce qui est à écrire, c'est l'usage d'une liberté qui prend ses risques en laissant ses traces.
Le pouvoir rend l'homme fou, et folle la femme, d'une folie intériorisée, socialement acceptable et valorisante, et dont la principale manifestation consiste justement en cette revendication totalitaire : avoir toujours raison.
Pour maintenir l'humain à son niveau le plus bas, là où il ne risque pas de faire des vagues, rien ne vaut une organisation structurée avec des niveaux de pouvoir et des pions disciplinés capables de les exercer.
Donnez du pouvoir à votre voisin, il en usera pour imposer son conformisme autour de lui.
Dans les débats de société, vous pouvez dire n'importe quoi, à condition de parler plus longtemps que l'adversaire : comme dans les querelles de ménage, c'est l'endurance qui fera la différence.
Seuls, les naïfs peuvent croire qu'une discussion vise à résoudre un problème ou à éclaircir une question difficile. En réalité, sa seule justification est d'éprouver la capacité des participants à désarçonner leur adversaire. L'enjeu n'est pas de vérité, mais d'amour-propre.
Si vous appartenez à une minorité forcément exploitée, minorité linguistique, religieuse, sexuelle, culturelle, sociale, physique, etc., vous serez tenté de transformer votre destin en argument. Ce n'est pas loyal, mais c'est humain et, surtout, efficace dans un débat où dire la vérité importe moins que parler vrai.
C'est l'importance du média en terme d'audience qui détermine la suprématie d'une opinion. N'importe quelle sottise cathodique émise entre vingt heures et vingt heures trente est plus crédible que la conclusion mûrie d'un colloque de spécialistes. Pourquoi plus crédible ? Parce que plus crue.
C'est une loi universelle et éternelle selon laquelle l'homme préfère donner son adhésion à celui qui le charme plutôt qu'à celui qui le convainc.
Il n'y a qu'une façon d'être sincère, il y en a cent d'être habile. Si on n'est vraiment sincère, on n'est pas habile.
La politique est l'art de faire prendre aux citoyens des vessies pour des lanternes.
La politique est une arithmétique. Calculette en main, les politiciens doivent faire le compte des intérêts corporatistes qu'ils souhaitent défendre, en défalquant ceux que leur programme ne peut entériner pour des raisons de principes, de tradition ou simplement d'incompatibilité.
Qu'est-ce qu'une idée ? Un radeau sur l'océan de l'incertitude.
La pensée tient moins à la nature des idées qu'à la façon singulière dont chacun les appréhende, les porte et les exprime.
Lorsque nous défendons un point de vue, nous nous défendons d'abord nous-même. Nous sommes les mercenaires de nos préjugés. Au nom de quelle raison supérieure pourrait-on nous convaincre d'abdiquer notre propre identité ? Changer d'avis sur une question importante n'est envisageable que si la différence entre les deux points de vue s'inscrit elle-même dans l'angle plus ou moins fermé de notre moi, ce territoire tellement surdéterminé que l'on peut se demander si c'est bien nous qui pensons ce que nous pensons, et si ce que nous appelons notre liberté n'est pas simplement le moyen de fournir un peu de jeu aux mécanismes serrés de notre esclavage.
Priver notre rage d'avoir raison du prétexte qui la justifie, c'est priver de combustible une chaudière en pleine montée de puissance.
Œuvres de Georges Picard