Œuvre

Tous fous (2003)

La manie de faire des bilans sur soi-même est une façon de tromper l'angoisse de n'être que ce que nous sommes: une caricature de notre idéal, l'ombre portée et déformée de notre sur-moi.
Il n'y a rien de plus fou que la Raison enivrée d'elle-même, décapée des scories de l'approximatisme, pure et tranchante comme un couperet.
Tout individu qui a présidé une fois veut présider toujours.
L'imagination est la seconde chance de la réalité quand celle-ci est à court de moyens.
Être dans le flou ou être dans le fou, j'hésiterais si je devais choisir.
Le ridicule ne tue pas, car si cela était, une bonne partie de l'humanité actuelle aurait déjà disparu depuis longtemps.
Qui est fou ? Le fou, c'est l'Autre, évidemment. Il est presque excitant de voir avec quelle habileté l'homme dénonce l'homme, chaque parti le parti adverse, et comment la bipolarisation (pour utiliser un mot à la mode) fonctionne merveilleusement dans presque tous les secteurs de l'activité humaine.
Penser, c'est plus que jamais penser contre autrui. Une idée s'affirme d'autant plus puissamment qu'elle rencontre une résistance qui l'oblige à se blinder. Sans contradicteurs, nos idées se déliteraient dans le relativisme et l'incertitude. Nous finirions par nous lasser de nos plus intimes convictions.
Un peu de folie sauve, alors que le refus buté de toute folie rend fou à coup sûr.
Le seul acte vraiment purificateur, pour ne pas dire philosophique, c'est évidemment de tirer la langue à son propre reflet, double singulier de soi-même tout autant que figure allégorique de la clownerie humaine.
Les réalistes ne sont pas moins fous que les irréalistes, ils le sont seulement de façon plus terne.
Bien entendu, la finalité d'une collection n'est pas d'être exhaustive, mais de tendre vers l'exhaustivité en espérant secrètement ne jamais l'atteindre.
Tout savoir de presque rien n'est pas plus satisfaisant que peu savoir de presque tout.
Le collectionneur, l'érudit et le sage, trois visages d'une folie capable de défendre tour à tour, et très bien, ses raisons.
L'art des fous n'est ni plus ni moins fou que l'art tout court.
Qui peut soutenir que pour vivre profondément il soit nécessaire de se débarrasser de toute futilité ? La profondeur existentielle, ce n'est pas l'unilatéralisme du Sérieux et de la Raison, c'est la capacité à faire coexister en soi de façon heureuse les contradictions de la personnalité et de l'esprit.
« Nous ne savons pas, mais au moins nous savons de mieux en mieux ce que nous ne savons pas » : telle est, en substance, la vraie sagesse scientifique dont le prolongement rejoint sur l'horizon intellectuel cette Folie persévérante évoquée par William Blake.
Il n'y a rien de plus profondément plaisant que de rire sans savoir pourquoi. C'est une grâce qui est refusée à ceux qui cherchent une cause à tout et finissent, tant pis, par la trouver. Ma philosophie du bonheur n'admet pas de cause. Être heureux parce que ceci ou parce que cela, ce n'est que du plaisir ou de la joie, ce n'est pas encore toucher par tous les pores de son être au bonheur gratuit d'être en vie.