Auteur

Eric Dupond-Moretti

La cour d'assises est une arène, un théâtre violent, un âpre lieu de parole au sein duquel un balbutiement peut faire basculer le verdict d'un côté ou de l'autre.
Je ne vais pas faire semblant de chanter les louanges de la magistrature : je me méfie de son corporatisme, de sa frilosité, de la détestation qu'elle voue au Barreau. Pourtant, il existe de grands juges; c'est le troupeau qui est petit.
La méfiance viscérale des magistrats vis-à-vis des avocats m'intrigue depuis toujours. Ils ne nous aiment pas. Mais pourquoi ? En grande partie parce qu'ils ne nous connaissent pas, tout bonnement parce qu'ils ne veulent pas nous connaître. Et que circulent sur le Barreau les plus extravagants fantasmes. Les magistrats sont, souvent, gens raisonnables et peu aventureux, c'est ainsi, et peut-être cela vaut-il mieux pour les justiciables - quoique ...Ils voient en nous, les avocats, et surtout les pénalistes, une cohorte de fous furieux rémunérés par l'argent du vice, prêts à tout pour faire libérer des coupables.
Gouverner, ce n’est pas recueillir, pour y trouver profit, la peur qui nous fait perdre raison, la haine qui nous rend incapables. Gouverner, ce n’est pas nous flatter ni nous ressembler quand nous devenons médiocres
Aux assises, l’oralité des débats est un principe sacré: c’est le seul endroit du monde où la parole vaut plus que les écrits.
L’avocat est rarement le bienvenu dans le débat judiciaire. Trop peu nombreux sont les magistrats qui considèrent qu’une défense vigoureuse est nécessaire à l’élaboration d’une décision juste. Pour la plupart des juges et des procureurs, nous sommes des trublions, des voyous diplômés en droit, des menteurs professionnels. C’est faux – à part pour les diplômes obtenus en faculté, les mêmes que ceux dont s’enorgueillissent les magistrats.
C’est bien parce qu’on n’a rien à se reprocher qu’il faut se battre pour que notre téléphone, notre ordinateur, notre logement soient des sanctuaires de notre liberté. Et puis il s’agirait de se mettre d’accord sur la notion de « rien à se reprocher ». Une chose est d’être pénalement irréprochable, une autre est de l’être dans l’absolu. Nous avons tous des secrets, même des petits secrets. Ils font partie de notre humanité et ne regardent personne. Je suis résolument opposé à la transparence. Je refuse de devenir, à cause de la loi, un être transparent.
Une chose est d’être pénalement irréprochable, une autre est de l’être dans l’absolu. Nous avons tous des secrets, même des petits secrets. Ils font partie de notre humanité et ne regardent personne. Je suis résolument opposé à la transparence. Je refuse de devenir, à cause de la loi, un être transparent.
C’est bien parce qu’on n’a rien à se reprocher qu’il faut se battre pour que notre téléphone, notre ordinateur, notre logement soient des sanctuaires de notre liberté.
Une machine trop bien huilée, qui tourne sans que rien ne puisse ralentir son rendement, est une machine folle. On ne doit pas juger des hommes sans prendre toutes les précautions susceptibles d’éviter l’erreur judiciaire. On ne peut pas se contenter de certitudes ou de raisonnements à charge.
Aucun procès équitable n’a eu lieu, aucun verdict juste n’a été rendu sans que, à un moment ou à un autre, une voix se soit élevée pour dire : « Attendez ! »
Les juges sont des hommes et des femmes de leur époque. Ils ne peuvent s’abstraire des débats du moment, des modes de pensée contemporains ou des foucades idéologiques.
Juger, c’est comprendre à un instant T ; la bonne sentence d’hier serait aujourd’hui déplacée, la juste peine d’aujourd’hui sera ridicule demain.
Il y a plusieurs manières de défendre la vie de nos enfants. En assurant la sécurité publique, oui ! En punissant ceux qui les agressent, ceux qui les tuent, oui encore, quand des juges sans colère ni vengeresse précipitation les auront estimés coupables. Mais défendre ceux que l’on aime c’est aussi, c’est surtout, leur construire un monde où la justice l’emporte sur la violence, le courage sur la lâcheté, la politique sur la démagogie.
Défendre ceux que l’on aime c’est aussi, c’est surtout, leur construire un monde où la justice l’emporte sur la violence, le courage sur la lâcheté, la politique sur la démagogie.
Les plus grands avocats sont ceux qui coupent le son au bon moment, au lieu d?ajouter un bon mot ou une pique à destination de l'accusation.
Le silence dit sans juger ce qu'un seul mot, leste du sens imposé par les bonnes moeurs du moment, flétrirait.
ll est curieux de constater que dans chaque palais de justice, on identifie parfaitement les juges compétents et par voie de conséquence les incompétents, les travailleurs et les fainéants, les gens honnêtes intellectuellement et les malhonnêtes, mais cette gestion hallucinante du corps, cet entre-soi maladif fait qu’un bon juge est un juge qui rend beaucoup de décisions. Parce que la statistique taraude la hiérarchie.
Je plaide fréquemment que juger est une gageure, qu’avant d’espérer bien juger, il faut souhaiter juger le moins mal possible. Cette humilité-là, on l’a naturellement en tant qu’avocat, parce qu’on porte en soi cette culture du doute et que l’on tend la main pour recevoir. Mais lorsqu’on est le magistrat qui donne ou ne donne pas, on n’est évidemment pas dans la même posture. On est campé dans la position de celui qui tient les rênes, qui tranche, et ce pouvoir, on peut être porté à en abuser sauf à avoir infiniment de recul et de méfiance envers ses propres a priori.
Regardez les êtres comme des innocents : ils bénéficieront de têtes d’ingénus et de bouilles de martyrs. Scrutez-les comme des coupables : leurs visages arboreront une mine patibulaire franchement antipathique. Parfois, lors d’un même procès, des individus changent de statut. On les examine d’abord comme des coupables, parce qu’ils ont le physique de l’emploi, puis on les voit comme des innocents.
Il vaut mieux cent coupables en liberté qu’un seul innocent en prison : Voltaire, au sujet du procès Calas, avait déjà exprimé cette idée. Mais tout le monde ne voit pas les choses de la même façon.
Lorsqu’un homme est acquitté, cela ne signifie pas nécessairement qu’il est innocent. Cela indique simplement que la justice – l’autorité de poursuite – n’est pas parvenue à apporter la preuve de sa culpabilité.
En réalité, plusieurs formes de justice coexistent. Celle que l’on rend dans l’enceinte judiciaire, avec ses règles et ses procédures. Et celle qui s’exerce au café du commerce, entre chien et loup, dans l’odeur du café et de l’anisette...
À l’époque, des gamins de onze ans – et des gamines pour celles qui avaient eu la chance de suivre des études jusque-là – savaient lire, écrire et compter. Ce n’est plus toujours le cas aujourd’hui, même pour des gosses plus âgés.
Ce n'est pas le ministère de la guerre mais celui des libertés.

Œuvres de Eric Dupond-Moretti

Bête noire (2012)Conférence de la journée à l'Université d'été du Medef (2012)Directs du droit (2017)Interview Paris Normandie, juin 2014Interview émission L’Entretien d’Audrey, par Audrey Crespo-Mara le 15 avril 2018Le dictionnaire de ma vie (2016)Les Inrocks Portrait de nuit : Eric Dupond-Moretti, par Alexandre Comte le 19/02/14Passations de pouvoir dans les ministères le 07 juillet 2020