Auteur

Eric Dupond-Moretti

L'impartialité, c'est comme la beauté : il faut laisser aux autres le soin d'en juger.
Je peux défendre un révisionniste mais je ne défendrais jamais le révisionnisme.
En matière judiciaire, la morale a souvent le visage des évidences trop faciles et les oripeaux de la présomption de culpabilité.
Rien n'est plus éloquent que le silence, aux assises comme dans tous les lieux sacrés.
Laissez-moi vous emmener aux assises. Regardez comment, aujourd’hui, dans notre pays qui se veut celui des Droits de l’homme, on juge un homme pour un crime de sang. Observez le président quand il pose ses questions, devinez qui l’agace le plus : l’accusé, l’avocat qui le défend, ou l’avocat général qui l’accuse ? Prêtez attention aux arguments de ce dernier, chargé de prouver la culpabilité de l’homme du box : Est-il convaincant ? Fait-il des efforts pour l’être ?
Les innocents se défendent souvent plus mal que les coupables. D'abord parce que les coupables ont une longueur d'avance: ils connaissent la réalité des faits et, dès lors, sont potentiellement capables de la contourner ou de la dissimuler.
L'innocent, qui se sait injustement renvoyé devant les assises, sent que le moindre mot, le moindre clignement d'yeux peut être interprété à son détriment. La peur de l'innocent est plus grande que celle du coupable.
La question qu'on me pose régulièrement - « Mais comment pouvez-vous donc défendre un assassin ? » - n'a aucun sens. Primo : nous autres pénalistes, ne faisons pas de morale, mais du droit; reprocherait-on, par exemple, à un chirurgien d'opérer un malade du foie pour lui sauver la vie, au motif que s'il est mourant c'est parce qu'il buvait de trop ? Pour l'avocat, c'est la même logique: sa robe est au service de celui qui la demande, à condition qu'il ne me demande pas de plaider une absurdité. Secundo: beaucoup d'accusés reconnaissent avoir commis le crime dont ils répondent, il ne s'agit pas d'entonner le grand air de l'acquittement en dépit du bon sens. Tertio: Si personne ne défend les assassins, il n' a plus de justice, seulement une vengeance légale.
La justice se fourvoie quand elle perd de vue ce pourquoi elle a été organisée : faire du droit, pas de la morale.
La cour d'assises est une arène, un théâtre violent, un âpre lieu de parole au sein duquel un balbutiement peut faire basculer le verdict d'un côté ou de l'autre.
Je ne vais pas faire semblant de chanter les louanges de la magistrature : je me méfie de son corporatisme, de sa frilosité, de la détestation qu'elle voue au Barreau. Pourtant, il existe de grands juges; c'est le troupeau qui est petit.
Le fil rouge pour un avocat, c'est la défense à tout prix, c'est intervenir dans un dossier sans émettre de la morale. La ligne jaune, c'est un plus compliqué.
Si, comme l'a dit Robert Badinter, le crime est « le lieu géométrique du malheur humain » , la cour d'assises, qui juge les criminels, est un lieu de combat autant que de douleur. La machine à juger, telle qu'elle a été conçue au fil des siècles, oblige la défense, si elle veut se faire entendre, à imposer un rapport de force - le sien.
Tout le monde ment, même les honnêtes gens.
J'ai davantage confiance dans la cuisine de mon pays que dans sa politique.
En Suisse par exemple, pays que je connais bien, les avocats et les magistrats sont issus de la même formation et se respectent. Je pense qu'il faudrait aussi en France une formation commune pour que les deux parties apprennent à se parler. Je pense aussi que les procureurs doivent sortir des palais de justice. Le système est totalement gangrené.
Les vrais innocents n'ont pas toujours grand-chose à dire, à part qu'ils sont innocents.
Les vrais avocats pénalistes ne reconnaissent ni Dieu, ni maître, ils ne rendent de comptes à personne.
Le rapport de forces entre la défense et les juges est, finalement, une affaire de dosage. Il faut trouver la bonne distance, celle qui bénéficiera à l'accusé. Cela me rappelle la fable des hérissons, racontée jadis par Schopenhauer : A l'arrivée des premiers grands froids, observe le philosophe, ces petites bêtes s'enterrent pour hiberner. Plus elles s'installent les unes près des autres plus elles risquent de se piquer ; mais plus elles s'éloignent, moins elles se réchauffent. Aux assises, c'est la même chose : tout est question de distance, de recul, de respect. Mais la défense ne doit pas hésiter à sortir ses piquants si elle se rend compte qu'on veut l'exclure du nid judiciaire, quitte à passer pour la bête noire du petit monde de la magistrature.
Le rapport de forces entre la défense et les juges est, finalement, une affaire de dosage. Il faut trouver la bonne distance, celle qui bénéficiera à l'accusé.
Cette interminable attente de la sentence n'est pas un temps comme les autres : c'est un moment suspendu, une parenthèse de mystère durant laquelle se joue le destin d'un être.
On ne sait pas raconter la violence extrême de cet instant où la foudre s’abat sur ce box, prenant le nom de justice rendue au nom d’un peuple français qui, en réalité ne sait pas grand-chose de sa justice et signe des chèques en blanc à ceux qui la font passer .
L'avocat doit faire son choix : la connivence voire la complaisance, ou le coup de gueule pour rétablir un certain équilibre. J'ai choisi la seconde voie.
En France, la présomption d'innocence est un leurre absolu. La parole de l'accusateur pèse cent fois plus lourd que celle de l'accusé. Le poids de l'aveu, quelles que soient les conditions dans lesquelles il a été arraché, écrase la rétractation.
La justice se fourvoie quand elle perd de vue ce pourquoi elle a été organisée : faire du droit, pas de la morale.

Œuvres de Eric Dupond-Moretti

Bête noire (2012)Conférence de la journée à l'Université d'été du Medef (2012)Directs du droit (2017)Interview Paris Normandie, juin 2014Interview émission L’Entretien d’Audrey, par Audrey Crespo-Mara le 15 avril 2018Le dictionnaire de ma vie (2016)Les Inrocks Portrait de nuit : Eric Dupond-Moretti, par Alexandre Comte le 19/02/14Passations de pouvoir dans les ministères le 07 juillet 2020