Œuvre

Les Inrocks Portrait de nuit : Eric Dupond-Moretti, par Alexandre Comte le 19/02/14

J’aime rouler sur l’autoroute, surtout la nuit. C’est propice à l’introspection. Avec du Ferré, c’est magique.
Prendre la route entraîne parfois un sentiment de liberté, même si c’est illusoire.
Le médecin n’a pas de raisons de revoir son patient une fois qu’il l’a guéri. C’est pareil pour moi : je rentre dans la vie de mes clients parce qu’ils m’ont choisi professionnellement, j’essaye de remettre les choses en état, de défendre leur vérité, puis je pars comme je suis venu. J’aime cette idée : rentrer dans la vie d’un type, lui rendre sa liberté, puis partir parce que tu n’as rien à y faire, dans sa liberté. C’est tellement beau.
L’argent, c’est un signe de réussite sociale, de notoriété, pas forcément de compétence. Il y a des avocats médiatiques, sollicités, onéreux qui sont des daubes. Et d’excellents avocats qui font le choix de défendre les modestes.
Le vin, comme la nuit, révèle les êtres. Il faudrait recommander de boire avec excès plutôt qu’avec avec modération. L’alcool libère les langues et les esprits, révèle les âmes généreuses et les natures ombrageuses. Et les cons aussi.
La plupart des avocats sont des mecs marrants, irrévérencieux, insolents, un peu anars. Une tablée d’avocats, c’est un joyeux bordel : on déconne, on picole, on refait le monde. Cinq avocats se marrent mieux que cinq juges.
Acquittator c’est gentil, mais j’ai pris plus de tôles que de bons résultats.
Il y a un acteur dans chaque avocat. C’est par le prisme de ce que l’on est, de notre histoire, que l’on va chercher de l’émotion. Mais nous, on ne peut pas refaire la prise. Et surtout, au cinéma, personne ne joue sa peau : la différence est abyssale.
J’ai très vite voulu sortir de l’enfance. Je n’étais pas bien heureux. J’étais complexé, trop gros, asthmatique.
J’ai perdu des choses imperdables. Gagner des choses ingagnables ne compense pas.
La justice est l’émanation du pouvoir des souverains [...]. Je respecte les institutions mais je ne veux pas qu’on me fasse chier.
Que les hommes s’arrogent le droit de juger leurs contemporains, c’est un vrai mystère.
Oui, il m’est arrivé de plaider l’innocence d’un individu alors que j’avais l’intime conviction qu’il était coupable. Le jour où je deviens le juge de celui que je défends, j’arrête le métier. Est-ce qu’un médecin peut refuser de soigner une cirrhose à un alcoolique ?
Je crois à une force supérieure. Dans la Bible, il y a des choses qui me parlent. Que deux criminels aient côtoyé le Christ, ça me touche. Qu’une prostituée lave ses pieds, ça a de la gueule.
A la maison, ce n’était pas Zola, on mangeait bien. Mais ce n’était pas l’opulence non plus. Tout bourgeois que je suis devenu, je n’ai pas oublié d’où je viens. Ma mère n’a pas bossé pour rien. Elle est fière. Évidemment, elle a vécu à travers mon parcours une forme de revanche sociale. Le sentiment de classe, c’est douloureux.
Je ne suis pas modeste, c’est une certitude. Quand j’enlève ma robe noire, mon costume d’avocat, je ne suis pas sûr de moi. Pas du tout sûr de moi.