On me jugera sur ce que j'aurai écrit, et non sur ce que j'aurai lu. Cette lapalissade, je la perds trop souvent de vue. Je m'attribue quelque mérite après chaque bouquin que j'ai dévoré.
Un auteur m'est gâté dès qu'il me faut le lire pour en parler. La véritable lecture est naïve, désintéressée.
Je ne crois à rien, sauf à la liberté. J'avoue cette grande faiblesse. Pour tout le reste, je manque de convictions ; je n'ai que des opinions.
Il ne faudrait jamais blesser personne : comment faire ? En ne se manifestant pas. Car tout acte blesse quelqu'un. Par l'abstention on épargne tout le monde.
Quand on pense que la théorie du surhomme fut conçue par quelqu'un qui était rongé par toutes les maladies, par un être chétif et suprêmement vulnérable quelle leçon !
Une passion a toujours raison dans l'immédiat ; jamais dans le futur.
La seule chose qui élève l'homme au-dessus de l'animal est la parole ; et c'est elle aussi qui le met souvent au-dessous.
Une traduction est mauvaise quand elle est plus claire, plus intelligible que l'original. Cela prouve qu'elle n'a pas su en conserver les ambiguïtés, et que le traducteur a tranché : ce qui est un crime.
Si nous pouvions nous borner à regarder ! Mais le malheur veut que nous nous entêtions à comprendre.
La femme était quelqu'un tant qu'elle avait le sens de la pudeur. Elle ne l'a plus, elle dévoile tout pour rien, elle détruit l'illusion en empêchant l'imagination de travailler.
Je vadrouille à travers les jours comme une putain dans un monde sans trottoirs.
Rien ne gêne tant la continuité de la réflexion que de ressentir la présence physique du cerveau. C'est là peut-être la raison pourquoi les fous ne pensent que par éclairs.
Dans tout prophète coexistent le goût de l'avenir et l'aversion pour le bonheur.
Pouvoir souffrir seul est un grand avantage. Qu'arriverait-il si le visage humain exprimait fidèlement toute la souffrance du dedans, si tout le supplice intérieur passait dans l'expression ?
Il n'y a pas un tableau au monde devant lequel tu peux sentir que le monde aurait pu commencer avec toi ; mais il existe des finales de symphonies qui t'ont souvent poussé à te demander si tu n'étais pas le commencement et la fin.
La profondeur d'une pensée est fonction du risque que l'on y court. Ou nous mourons en héros de la pensée, ou nous renonçons à penser. Si penser n'est pas un sacrifice, à quoi bon penser encore ?
Que chacun vive sa vie comme s'il était dieu, que chacun s'abandonne au mythe de sa propre divinité.
Tu es hanté par le détachement, la pureté, le nirvana, et cependant quelqu'un en toi chuchote : Si tu avais le courage de formuler ton voeu le plus secret, tu dirais : Je voudrais avoir inventé tous les vices.
J'ai trop souffert pour que certains bonheurs ne me soient pas insupportables.
Il n'y a aucune raison de ne pas être triste. La tristesse est liée à la nature, de telle sorte qu'elle précède l'homme.
Si par miracle la peur de la mort disparaissait, la vie n'aurait plus aucun moyen de défense : elle serait à la merci de notre premier caprice.
C'est à la faveur du cafard que nous nous souvenons de nos goujateries lointaines que nous avions reléguées au plus lointain, au plus bas de notre mémoire. Le cafard est l'archéologie de nos hontes.
Certains ont des malheurs d'autres des obsessions. Lesquels sont les plus à plaindre ?
Tout problème profane un mystère à son tour, le problème est profané par sa solution.
Au paradis, les objets et les êtres, assiégés de tous côtés par la lumière, ne projettent pas d'ombre. Autant dire qu'ils manquent de réalité, comme tout ce qui est inentamé par les ténèbres et déserté par la mort.
Œuvres de Emil Cioran
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