Auteur

Emil Cioran

On peut dire tout ce qu'on veut, il est impossible de vivre sans aucun espoir. On en garde toujours un, à son insu, et cet espoir inconscient compense tous les espoirs qu'on a rejetés ou perdus.
Chacun croit qu'il poursuit seul la vérité, et que les autres sont incapables de la rechercher et ne méritent pas de l'atteindre.
Je suis le contraire d'un aventurier : tout me fait peur et tout me fatigue ici-bas ; c'est seulement au niveau de l'idée que j'ai un vague goût de l'aventure.
L'homme est comme Macbeth après le crime : reculer serait pour lui beaucoup plus difficile et plus fastidieux que de persévérer, que de s'enfoncer davantage dans l'irréparable.
Plus je vais, plus je m'aperçois que les êtres que je comprends le moins sont ceux que je connais le mieux. Mes amis sont des énigmes.
Perdre la confiance en soi-même, c'est cela la mort dans la vie - ni plus, ni moins.
Le Français sait qu'il est intelligent ; de là viennent tous ses défauts.
Je suis renversé par la quantité de livres qui ne me disent rien, qui ne me regardent pas, et auxquels il m'est impossible de reconnaître une valeur objective. Je sais qu'ils n'auraient pas dû être écrits.
L'homme est sans conteste une apparition extraordinaire, mais il n'est pas une réussite.
Je connais toutes les formes de lâcheté, sauf l'intellectuelle. J'ai, indéniablement, un certain courage devant le papier blanc. Je dois ajouter aussi que je n'ai jamais écrit une seule ligne contre mes convictions.
Pascal, Dostoïevski, Nietzsche, Baudelaire - tous ceux dont je me sens près ont été des malades.
Le mot qui me vient le plus à l'esprit, que je sois dehors ou chez moi, est duperie. A lui seul, il résume toute ma philosophie.
Connais-toi toi-même. On n'a jamais exprimé en une formule plus brève l'état de malédiction.
Ces amis trop empressés qui vous rendent des services qu'on ne leur a pas demandés - La pire forme d'indiscrétion. On ne devrait pas s'occuper de nous sans notre consentement.
L'excès de vérité envers soi-même est incompatible avec l'action. Il est même néfaste.
Les Français ont tous les défauts, sauf un : ils ne sont pas obséquieux. Ils l'ont assez démontré pendant l'Occupation ; je n'en ai vu aucun qui, dans la rue ou ailleurs, se soit aplati devant l'occupant ou qui ait pris un air servile.
Tous les hommes cherchent le plaisir, la proposition est vraie, à condition d'y ajouter qu'il en est qui cherchent la douleur et que c'est là aussi une poursuite du plaisir. C'est l'hédonisme à rebours.
Ne regarde ni en avant ni en arrière, regarde en toi-même, sans peur ni regret. Nul ne descend en soi tant qu'il demeure dans la superstition du passé et de l'avenir.
Comment se fait-il qu'il y ait si peu de gens bien ? J'en ai assez de ces ébauches d'humanité, de ces caricatures, de ces êtres à demi réussis.
On est né heureux ou malheureux.
Pour nous astreindre efficacement à la modestie, il faudrait nous rappeler toujours que tout ce qui nous arrive n'est au fond un événement que pour nous seuls.
Bénis soient mes échecs ! Je leur dois tout ce que je sais.
Dissimuler ses rancunes, c'est là tout le secret de l'homme comme il faut.
Une amitié qui a duré quelques années, si elle se dénoue, on doit accepter le fait sans aigreur ; elle devait finir un jour. Que l'on se souvienne seulement de ce qu'elle fut, non de ce qu'elle est devenue.
Les gens ne s'intéressent qu'à ce que nous cachons.

Œuvres de Emil Cioran

Aveux et anathèmes (1987)Bréviaire des vaincus II (2011)Cahiers, 1957-1972 (1997)Carnets 1957-1972Carnets 1957-1972, 1 juillet 1968Carnets 1957-1972, 1 juin 1968Carnets 1957-1972, 1 octobre 1963Carnets 1957-1972, 1 septembre 1972Carnets 1957-1972, 10 mars 1967Carnets 1957-1972, 11 octobre 1967Carnets 1957-1972, 13 juillet 1968Carnets 1957-1972, 14 novembre 1972Carnets 1957-1972, 16 mai 1969Carnets 1957-1972, 16 mars 1967Carnets 1957-1972, 17 mai 1968Carnets 1957-1972, 18 octobre 1966Carnets 1957-1972, 19 mai 1969Carnets 1957-1972, 19 septembre 1970Carnets 1957-1972, 1961Carnets 1957-1972, 2 décembre 1964