Auteur

Emil Cioran

Mon amour des livres, le besoin que j'ai de me cultiver, la soif d'apprendre, d'emmagasiner, de savoir, d'accumuler des vétilles sur toutes choses - qui en rendre responsable.
Ne meurent que les pensées de circonstance. Les autres, nous les portons à l'intérieur sans le savoir. Elles se livrent à l'oubli pour nous accompagner toujours.
Il faudrait fixer les règles et les exercices nécessaires pour cultiver une confiance en soi absolue, pour vaincre et étouffer le doute.
Nul ne devrait s'aventurer dans la vie avant de s'être assuré d'en avoir la force.
L'homme est apparu trop tard. En soi, cela n'est pas si grave. Mais pour les illusions auxquelles nous avons naturellement droit, c'est une catastrophe.
Si je n'avance sur aucun plan, et si je ne produis rien, c'est que je cherche l'introuvable ou, comme l'on disais jadis, la vérité. Faute de pouvoir l'atteindre, je piétine, j'attends, j'attends.
N'écris rien dont tu aies à rougir dans les moments de suprême solitude. La mort plutôt que la tricherie ou le mensonge.
La France un pays d'amateurs ; et, côté positif de son dilettantisme, le seul endroit au monde où la nuance compte encore.
Celui qui m'assure ignorer la rancune, j'ai toujours la tentation de lui donner une gifle, pour lui montrer qu'il se trompe.
Tout compte fait, la vie est une chose extraordinaire.
On ne demande pas la liberté, mais l'illusion de liberté. C'est pour cette illusion que l'humanité se démène depuis des millénaires. Du reste la liberté étant, comme on a dit, une sensation, quelle différence y a-t-il entre être libre et se croire libre ?
On ne devient invulnérable que par l'ascèse, c'est-à-dire en se refusant tout. C'est alors seulement que le monde ne peut plus rien sur nous.
Si l'intensité des sensations suffisait à conférer du talent, j'aurais pu être quelqu'un.
Je n'aime pas démontrer, car je ne tiens à convaincre personne.
Je ne sais pas quand, à quel âge, quelque chose s'est brisé en moi qui détermina le cours de mes pensées et le style d'une vie inaccomplie ; ce que je sais est que cette brisure dut avoir lieu assez tôt, au sortir de l'adolescence.
La joie n'a pas d'arguments ; la tristesse en possède d'innombrables. Et c'est ce qui la rend si terrible et nous empêche d'en guérir.
Ni mon intelligence, ni mes moyens d'expression ne sont à la hauteur de ma faculté de sentir, je veux dire de mes tortures.
Il vient un moment où, après avoir perdu les illusions sur les autres, on les perd sur soi-même.
Je juge tout le monde et tout le monde me juge. Si je pouvais me voir avec les yeux des autres, je disparaîtrais sur le coup.
Toute certitude qui se retire de notre conscience la soulage au début, puis l'alourdit d'une nouvelle interrogation.
L'écharde dans la chair, non le poignard dans la chair. Telle m'apparaît la conscience.
Toutes mes contradictions viennent de ce qu'on ne peut aimer la vie plus que je ne l'aime, ni ressentir en même temps et d'une manière presque ininterrompue un sentiment d'inappartenance, d'exil et d'abandon.
Ce qui m'intéresse, c'est ma vie, et non les doctrines sur la vie. J'ai beau parcourir des livres, je n'y trouve rien de direct, d'absolu, d'irremplaçable.
Ce que les autres font, j'ai toujours l'impression, voire la conviction que je pourrais le faire mieux. Pourquoi n'ai-je pas la même réaction à l'égard de ce que je fais ?
La Vie me met de côté, pour qu'elle puisse avancer. Se sentir comme un obstacle à la marche des choses. J'importune le Devenir.

Œuvres de Emil Cioran

Aveux et anathèmes (1987)Bréviaire des vaincus II (2011)Cahiers, 1957-1972 (1997)Carnets 1957-1972Carnets 1957-1972, 1 juillet 1968Carnets 1957-1972, 1 juin 1968Carnets 1957-1972, 1 octobre 1963Carnets 1957-1972, 1 septembre 1972Carnets 1957-1972, 10 mars 1967Carnets 1957-1972, 11 octobre 1967Carnets 1957-1972, 13 juillet 1968Carnets 1957-1972, 14 novembre 1972Carnets 1957-1972, 16 mai 1969Carnets 1957-1972, 16 mars 1967Carnets 1957-1972, 17 mai 1968Carnets 1957-1972, 18 octobre 1966Carnets 1957-1972, 19 mai 1969Carnets 1957-1972, 19 septembre 1970Carnets 1957-1972, 1961Carnets 1957-1972, 2 décembre 1964