La vie sans voir ni parler, sans parler ni écouter, la vie toute nue, sans rien pour la contenir, perd toute forme.
Nous n'étions pas habitués à voir de l'argent et accordions une grande importance à la moindre lire, au point que trouver une pièce de monnaie à terre était pour nous une joie
Ce qui est tordu, ça se redresse.
Je ne suis pas nostalgique de notre enfance: elle était pleine de violence. C'était la vie, un point c'est tout: et nous grandissions avec l'obligation de la rendre difficile aux autres avant que les autres ne nous la rendent difficile.
C'était une vieille crainte, une crainte qui ne m'était jamais passée : la peur qu'en ratant des fragments de sa vie, la mienne ne perde en intensité et en importance.
Les grandes personnes, en attente du lendemain, évoluent dans un présent derrière lequel il y a hier, avant-hier ou tout au plus la semaine passée : elles ne veulent pas penser au reste. Les petits ne savent pas ce que cela veut dire «hier», «avant-hier», ni même «demain», pour eux tout est ici et maintenant : ici c'est cette rue, cette porte, ces escaliers, ici c'est cette maman et ce papa, ce jour et cette nuit.
Bien sûr, j'aurais aimé avoir les manières courtoises que prêchaient la maîtresse et le curé, mais je sentais qu'elles n'étaient pas adaptées à notre quartier, même pour les filles.
Sans amour, non seulement la vie des personnes est plus pauvre, mais aussi celle des villes.
En la lisant, je la voyais, je l'entendais. Cette voix sertie dans l'écriture me bouleversa et me ravit encore plus que lorsque nous discutions tête à tête : elle était totalement purifiée des scories du parler, de la confusion de l'oral, elle avait la clarté et la vivacité que j'imaginais être celles du discours quand on était assez chanceux pour être nés dans la tête de Zeus et non pas chez les Greco ou les Cerullo.
Notre idée était qu'en travaillant beaucoup nous écririons des livres, et ces livres nous rendraient riches. La richesse conservait la forme d'un scintillement de pièces d'or enfermées dans d'innombrables caisses, mais pour y arriver il suffisait de faire des études et d'écrire un livre.
J'ai fait beaucoup de choses ainsi, dans ma vie, sans conviction, et je me suis toujours sentie comme détachée de mes propres actions
Elle s'arrêta pour m'attendre et, quand je la rejoignis, me donna la main. Ce geste changea tout entre nous, et pour toujours.
La lumière blanche de la lune semblait pleuvoir par la large fenêtre.
La plèbe, c'était nous. La plèbe, c'étaient ces disputes pour la nourriture et le vin, cet énervement contre ceux qui étaient mieux servis et en premier, ce sol crasseux sur lequel les serveurs passaient et repassaient et ces toasts de plus en plus vulgaires.
Elle était comme ça, elle rompait les équilibres seulement pour voir de quelle autre manière elle pouvait les recomposer
J'avais grandi avec ces jeunes, je considérais leurs comportements comme normaux et leur langue violente était la mienne. Mais je suivais aussi tous les jours, depuis six ans maintenant, un parcours dont ils ignoraient tout et auquel je faisais face de manière tellement brillante que j'avais fini par être la meilleure. Avec eux je ne pouvais rien utiliser de ce que j'apprenais au quotidien, je devais me retenir, et d'une certaine manière me dégrader moi-même
Elles avaient l'air d'avoir respiré un autre air, d'avoir mangé des aliments différents, de s'être habillées sur une autre planète et d'avoir appris à marcher sur des souffles de vent.
Et toi, qu'est-ce que tu fais ? Un cours de théologie où tu t'efforces de comprendre ce que c'est que le Saint-Esprit ? Laisse tomber, c'est le diable qui a inventé le monde, pas le Père, le Fils ni le Saint-Esprit.
Elle avait même soudain cette formule obscure : le bien et le mal sont mêlés et ils se renforcent l'un l'autre.
Était-il donc possible que seul notre quartier soit saturé de tensions et de violences, alors que le reste de la ville était radieux et bienveillant ?
Pendant qu'il jouait avec elles je m'allongeais au soleil pour lire, me glissant comme une méduse dans les pages d'un roman.
Ma mère voyait toujours le mal là où, à mon plus grand agacement, on découvrait tôt ou tard que le mal, en effet, se trouvait, et son regard tordu semblait fait tout exprès pour deviner les mouvements secrets du quartier
Si on en a vraiment envie, si on est bon, si on sait inventer des choses intéressantes et qui plaisent, alors pourquoi ne pas se lancer ?
Alors que les hommes se lancent dans des aventures spatiales, pour les femmes, la vie sur la planète doit encore commencer. La femme est l'autre face de la terre.
Nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre avec une fureur que je n'avais jamais connue, comme si nos corps se heurtaient l'un contre l'autre dans l'intention de se briser. C'était donc ça, le plaisir : se fracasser, se mêler, ne plus savoir ce qui était à lui ou à moi.
Œuvres de Elena Ferrante