Auteur

Edouard Glissant

Nous revivons dans un remuement indistinct ces douleurs et cocasseries qui nous accassèrent dans notre transbord. Nous le revivons.
Ce pays d'avant nous démarra de nos corps, que nous n'avons pas ensouchés dans le pays – ci.
Les habitants de ce pays furent transportés d'Afrique dans ce qu'on appelait le Nouveau – monde sur des bateaux négriers où ils mourraient en tas. On n'ose estimer à près de cinquante millions le nombre d'hommes de femmes et d'enfants qui furent ainsi arrachés à la Matrice et coulèrent au fond de l'océan ou furent échoués comme écume au long des côtes amérindiennes.
Il navigue dans le noir des mers, où les noyés sont alignés. Les noyés portent le poids des boulets attachés à leurs cous.
La grande pirogue qui était devenue monstre, poisson naviguant sur les hautes eaux, avec sa chambre de comptes et les enfers d'en dessous ; l'eau à l'infini comme une glace qu'il faut casser pour contempler ton image ; le fond des eaux où les boulets t'ont ensouché ;
Elle voyait le fond d'une mer, le bleu sans mesure d'un océan où des files de corps attachés de boulets descendaient en dansant ; et quand elle fermait les yeux elle descendait avec les noyés dans ce bleu où pas une fente ne s'ouvrait, sa tête plus lourde qu'un boulet l'entraînant vers le bas.
La vie passée, les arbres tombés, les amours bannies ne nous apparaissent pas dans la clarté sculptée des choses connaissables. Quelle nuit et quelle lumière se sont – elles nouées pour nous cacher le sens et nous donner l'ardeur de ce temps ?
Le cyclone du temps noué là dans son fond : où il s'est passé quelque chose que nous rejetons avec fureur loin de nos têtes, mais qui retombe dans nos poitrines, nous ravage de son cri.
Ensuite, nous quittâmes la terre. On en prit une partie pour nous la distribuer mais les maîtres la rachetaient au fur et à mesure, pour presque rien.
Accumulée les énormes indemnités auxquelles ils avaient eu droit, ils récupéraient le terrain, faisant entrer dans le pays des cargaisons d'Hindous pour nous remplacer dans les champs.
L'espérance innommable grandissait, que les lois de France juguleraient les békés.
Il faut descendre au Lamentin pour toucher les allocations, comment vivre sans çà.
Mais si tu n'aimes pas ton pays où tu vis, personne ne l'aimera pour toi. Sinon sur des dépliants, faisant des mines émerveillées, comme on aime un soleil couchant. « Moi j'arrive de Djibouti, c'est épatant ici, on m'a dit qu'une minorité s'agite, vraiment je n'ai rien remarqué. »
Les grands transatlantiques lents, comme suspendus dans un temps qui ne finissait pas, furent remplacés par les latécoères jaillissants puis par les avions à réaction de plus en plus rapides et bondés : nous nous satisfaisions de nous y enfourner, pour la seule destination édénique : de la métropole.
Nos lointains descendants soupçonneraient – ils que nous eussions échangé tout cela contre un quart de pain ? Qu'enfournant notre farine de manioc prise à pâte, nous rêvions des pains deux – têtes bourrés de beurre salé fondu à la chaleur et de saucisson gras suant son eau ? La farine de France saupoudrait nos rêves.
Nous avions beau être actifs, efficaces, modernes, équipés, il manquait quelque chose. Nous avions beau manipuler des gadgets, il manquait quelque chose.
Ajoutons – et ce sera la meilleure des conclusions – que notre hôpital psychiatrique nous est envié dans toute la Caraïbe et que certains des gouvernements indépendants du voisinage ont entrepris des démarches auprès de nos services, ainsi qu'au ministère à Paris, en vue d'obtenir ici l'hospitalisation de grands psychotiques qu'ils ne peuvent faire soigner chez eux, étant donné les moyens dont ils disposent.
Il y a des temps des hauts qui t'enroule à merci, le temps d'en bas qui te traîne dans tous les sillons, sans compter de là – bas qui cogne en éclair dans la tête, et combien d'autres insoupçonnés
Les Américain entreprenaient de nettoyer le ciel au – dessus de Cap Canaveral, ils rejetaient sur la Caraïbe tous les détritus climatiques de l'espace.
Il eût de bon cœur interdit une fois pour toutes et partout ce qu'il appelait le patois créole (dont il usait abondamment dans son privé), persuadé que ledit patois constituait obstacle à un progrès dans la bonne voie.
La lune surgit d'un amas de nuages, le bois délavé par les pluies brilla comme une chair à vif. Où étais – tu, maman la lune ? Dans quelle misère te cachais – tu ? Dans quel bonheur ? Les deux errants éclairés de cette lumière du ciel entrèrent dans la case. La chaleur était à crier, d'un seul coup la sueur les inonda.
Nous passions de la civilisation de la forêt à la civilisation de la savane : c'est du moins ce qu'on aurait dit si nous avions disposé d'un peu plus de terre dans un peu plus temps, si nous ne nous étions pas trouvés dans ce couin d'île à ramer partout sans bouger les eaux.

Œuvres de Edouard Glissant

Entretien L'Humanité, 6 Février 2007 réalisé par Rosa Moussaoui et Fernand NouvetL'Intention poétique (1969)La Case du Commandeur (1981)La Lézarde (1958)Le Discours antillais (1981)