A force de dédain objectif, l'Anglais respecte les peuples qu'il a dominés. A force de «dépassement universel», le colonisateur français, chaque fois que les circonstances le lui auront permis, dégrade par assimilation le colonisé qu'il régente.
Auteur
Edouard Glissant
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Et moi, enfant, j'accompagne les femmes, je me roule sur le sable, je pêche sous les roches mon écrevisse du jour, que j'irai brûler sur un petit boucan, dans la savane.
Le poète choisit, élit, dans la masse du monde, ce qu'il lui faut préserver, chanter, sauver, et qui s'accorde à son chant. Et le rythme est force rituelle, aussi bien que levier de conscience.
L'humanisme (l'élection de l'homme) commencera ainsi d'être battu en brèche et, ce qui nous intéresse ici, l'homme occidental aura peu à peu et à grande douleur cessé de croire qu'il est lui-même au centre de ce qui est.
Les non-dits, en ce qui concerne l'esclavage, sont innombrables. D'abord de la part des descendants d'anciens esclaves, dont certains ne veulent pas entendre parler de ce passé. C'est un non-dit très grave, car il laisse en suspens quelque chose qui n'est pas résolu. Du côté des descendants des anciens esclavagistes, le non-dit est tout aussi présent. Il y a des maladies de la mémoire. Tant individuelles que collectives.
La leçon des deux derniers siècles, c'est que l'on ne peut pas prédire. Nous pouvons agir dans l'instant, dans le lieu, mais nous ne pouvons prédire ce qui va se passer dans le monde. Si nous commençons à le faire, nous retournerons, à mon avis, en arrière.
Wole Soyinka disait, à propos de la négritude : « Le tigre dans la forêt ne clame pas sa “tigritude”. Il se contente de bondir sur sa proie. »
La mondialisation est désormais un fait. On ne peut vivre chacun isolément: nos destins sont mélangés
C'est seulement un imaginaire du monde, c'est-à-dire une conception de la mondialité, qui nous permettra de lutter contre les aspects négatifs de la mondialisation. Je crois qu'il faut adopter le principe : agis dans ton lieu, pense avec le monde. C'est cela la mondialité. Une politique du monde qui s'oppose aux aspects négatifs de la mondialisation.
Qu'est-ce que la créolisation ? C'est un mélange inextricable de cultures dont on ne peut prédire à l'avance les résultantes. Ce phénomène appelle une nouvelle manière de penser, rompant avec l'ancienne qui consistait à réagir en disant : « Je ne veux pas de ça car cela ne vient pas de chez moi. » Je crois cette notion de créolisation utile pour penser le monde d'aujourd'hui. Mais je suis opposé à l'idée de créolité, qui fixe et fige sur l'ancien mode identitaire.
Je crois qu'il faut adopter le principe : agis dans ton lieu, pense avec le monde. C'est cela la mondialité. Une politique du monde qui s'oppose aux aspects négatifs de la mondialisation.
Agis dans ton lieu, pense avec le monde.
Elle traversait des bouffées d'absence, ses égarements.
Marie Celat, descendant ainsi avec Mathieu et papa Longoué ce chemin du désherbement, se sentait enlevée loin de la vie et des bords du jour, criait dans sa tête que tout n'avait aucun sens. Elle éprouvait ce trou au – delà duquel nul n'étendait sa pensée, où elle avait pourtant regardé.
Marie Celat baignait souvent dans ce champ sans limite, en sorte qu'il lui arrivait d'oublier ce que nous appelons le temps.
On conte qu'elle refusa de voir le corps de Donou, qu'elle balbutia quelque chose sur la surface des eaux, la surface des eaux profondes, et qu'elle tomba en léthargie.
Le plus sûr du tourment de Pythagore venait de ce qu'il voyait bien que Cinna Chimène ne regardait personne et disons ne voyait à la lettre personne en dehors de lui, et qu'il savait qu'il ne pourrait tout simplement pas supporter l'idée que cette Négresse haut balancée pût détourner de lui son regard.
Ses yeux fixes vous repoussaient jusqu'au point où vous ne vouliez pas reculer et où vous retrouviez soudain, criant qu'un enfant n'avait pas le droit de déporter ainsi les gens.
Mais elle eut une crise de larmes le jour où elle rencontra celui d'entre eux qui s'était réinstallé dans la case de Pythagore et y était peu à peu devenu alcoolique.
Marie Celat chloroformée ne réagissait plus. Il ne me reste que le rhum, il ne manquerait plus que çà.
Jusqu'à l'époque où elle prononça cet anathème sur les mères qui étouffent leurs enfants, sur les frères qui marquent les frères comme des mulets d'habitation. Qu'est – ce qu'elle raconte, mais vraiment qu'est – ce qu'elle raconte ? [...] L'unanimité se fit contre elle, pour conclure qu'avec de telles idées la folie n'est pas loin.
Il s'asseyait et déclamait en manière de débutement la parole que chacun des assistants se répétait à voix basse depuis une heure ou deux et que certains, protégés par leur nuit, épelaient des lèvres ou rythmaient d'un balancement des mains, au même tempo que lui : « Quelqu'un peut – il me réciter ce qu'on connaît par ici à propos de la Guinée ou du Congo ? ».
Il ne savait pas (et il ne savait pas que Mycéa le savait déjà : il ne connaissait pas vraiment l'enfant) que les livres n'ont cessé de mentir pour le meilleur profit de ceux qui les produisirent ; que ce pays qu'il désirait connaître, il eût fallu le retrouver en lui – même, par delà toute description et tout détail.
Elle noyée vive au plus fond de cet entonnoir où presque elle étouffait : alors elle souffrit la première cassure dans la voix – non pas la voix qu'on lève à tout venant sans y penser mais la lame qu'on murmure dans la tête et qui retentit derrière le cœur avec le bruit d'une ravine qui débonde – et elle vit les mots défiler au – devant d'elle et la traverser, tout de même que si elle n(avait été qu'une véranda noire ouverte dans cette nuit.
Elle suivait avec angoisse la progression de la Sœur, entendait gronder dans son cœur le bruit de plus en plus proche des monnaies, baissait la tête avec humilité quand la main tendue exhaussant la bourse de velours passait à hauteur de son rang.