Auteur

Charles Cros

Le pouvoir magique à mes mains - Se dérobe encore. Aux jasmins - Les chardons ont mêlé leurs haines.
J'ai pénétré bien des mystères - Dont les humains sont ébahis: - Grimoires de tous les pays, - Etres et lois élémentaires.
Et l'on songerait, parmi ces parfums - De bras, d'éventails, de fleurs, de peignoirs, - De fins cheveux blonds, de lourds cheveux noirs, - Aux pays lointains, aux siècles défunts.
Mes souvenirs sont si nombreux - Que ma raison n'y peut suffire.
J'ai voulu tout voir, tout avoir. Je me suis trop hâté de vivre.
Musc, myrrhe, élémi, - Chants de toute sorte, - Je m'endors parmi - Votre âcre cohorte.
Que les corbeaux, trouant mon ventre de leurs becs, - Mangent mon foie, où sont tant de colères folles, - Que l'air et le soleil blanchissent mes os secs, - Et, surtout, que le vent emporte mes paroles!
Le printemps a des fleurs dont le parfum m'ennuie, - L'été promet, l'automne offre ses fruits, d'aspects - Irritants; l'hiver blanc, même, est sali de suie.
Le long des peupliers je marche, le front nu, - Poitrine au vent, les yeux flagellés par la pluie. - Je m'avance hagard vers le but inconnu.
J'allume du feu dans l'été, - Dans l'usine je suis poète; - Pour les pitres je fais la quête. - Qu'importe! J'aime la beauté.
Au printemps lilas, roses et muguets, - En été jasmins, oeillets et tilleuls - Rempliraient la nuit du grand parc où, seuls - Parfois, les rêveurs fuiraient les bruits gais.
Les hommes seraient tous de bonne race, - Dompteurs familiers des Muses hautaines, - Et les femmes, sans cancans et sans haines, - Illumineraient les soirs de leur grâce.
Je veux ensevelir au linceul de la rime - Ce souvenir, malaise immense qui m'opprime. - Quand j'aurai fait ces vers, quand tous les auront lus - Mon mal vulgarisé ne me poursuivra plus.
Le rhythme argentin de ta voix - Dans mes rêves gazouille et tinte. - Chant d'oiseau, bruit de source au bois, - Qui réveillent ma joie éteinte.
Au printemps, c’est dans les bois nus Qu’un jour nous nous sommes connus. Les bourgeons poussaient vapeur verte. L’amour fut une découverte. Grâce aux lilas, grâce aux muguets, De rêveurs nous devînmes gais. Sous la glycine et le cytise, Tous deux seuls, que faut-il qu’on dise ? Nous n’aurions rien dit, réséda, Sans ton parfum qui nous aida.

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