Auteur

Catherine Millet

Les enfants gros ont l’air grave ; ils sont sur le qui-vive, dans l’attente du regard qu’on va poser sur eux.
À la fin de films documentaires, il arrive que l’on indique à l’écran ce que sont devenues les personnes qui y sont intervenues. Je lis toujours attentivement ces informations parce qu’elles empêchent le récit de rejoindre la fiction, elles en préservent toute l’épaisseur temporelle.
Il est probable que la confiance totale que j’avais dans mes rêves empêchât que je ne me heurte aux aspérités de la réalité, et que c’est peut-être ainsi, de ne pas trop peser sur le monde des choses concrètes, que l’on force paradoxalement le destin.
Pour faire vivre le désir, mieux valait la moquerie bienveillante de mon père, à qui je n’avais pas fait plus de confidence qu’aux autres, qui simplement me voyait plongée dans mes lectures et rapporter de bonnes notes en rédaction, et qui me surnommait « Catherine-Millet-de-l’Académie-française ».
Persuadée que l’inspiration serait le déclencheur d’une belle histoire bien écrite, j’étais aux aguets de ce qui, dans mon environnement, dans la vie, allait emporter mon imagination, et les mots et les phrases avec. C’est ainsi qu’il m’arriva d’attraper un fragment de conversation qui m’obséda des années durant, parce que la phrase résonnait déjà comme une phrase de roman et qu’il aurait suffi d’enchaîner d’autres phrases similaires à la suite
L’enfer, comme le paradis, c’est pour l’éternité, et les enfants qui n’ont pas encore éprouvé les souffrances et les pertes engendrées par le temps qui passe ne doutent pas que le temps puisse passer sans jamais s’arrêter, ils ont confiance dans la promesse d’éternité, et peu importe qu’elle se situe dans un espace qu’on appelle l’au-delà. C’est à peine s’ils s’enquièrent du détail de ce qui fait les délices du paradis et les supplices de l’enfer.
Dans les livres, quels que soient les dangers que courent les héros, ils ne les entraînent jamais dans l’inconnu total. Le monde peut être muet pour eux, il ne l’est que provisoirement, parce que l’auteur l’a balisé et qu’il en donne parfois les clefs au lecteur avant même de sauver son héros. Tout finit par avoir une explication. Le roman remplit le vide, éclaire les zones sombres, déjoue le hasard
La vie d’un tout jeune enfant est littéralement cernée par la peur, elle circonscrit l’espace qu’il habite. Elle surgit lorsqu’à la limite de son champ de vision, hors de sa portée, les silhouettes familières dont il ne prévoit pas le retour disparaissent derrière la porte qui se referme, ou lorsqu’il croit qu’au fond des ténèbres s’ouvre un vide immense.
J’ai longtemps été convaincue que mon principal défaut était d’être une menteuse. Mentir était un péché mortel, mais il me fallait bien tenir mon rôle devant l’un ou l’autre de mes publics, et j’arrivais à m’en accommoder. Cette sorte de mensonges qui servent à séparer les vies différentes qu’une personne mène de front n’appartient ni à l’une ni à l’autre de ces vies.
Le sentiment d’en savoir autant sur la vie, parce que confrontée à la dure réalité qui ressemble plus aux romans pour les adultes qu’aux récits d’aventures pour les enfants, m’autorisait à avoir un comportement et à tenir des discours qui n’étaient pas ceux de tout le monde.
J’étais moins mue par une soif de connaissance que par l’utopie d’être celle qui aurait le plus lu, engagée dans une pure activité d’assimilation, sans idée que cela pût avoir une finalité, sans l’objectif que cela servît à autre chose qu’à suivre éternellement un parcours balisé.
Je faisais déjà partie de la catégorie d’êtres humains qui, de la même façon que la plupart des animaux domestiques d’ailleurs, s’adaptent facilement ; un chien qui pour une raison ou pour une autre passe d’un maître à un autre veut aimer et être aimé et adopte en conséquence les habitudes de sa nouvelle maison.
Tous les enfants ont une perception spontanée du rang social.
Il y a des enfants qui se changent en gargouille écumante lorsqu’ils ont affaire au réel qui leur résiste. Moi, j’avais une forme de passivité qui me faisait glisser à la surface du monde, en suivant les pentes douces et en épousant au passage les aspérités.
L’école maternelle est un lieu intermédiaire bizarre, où commence l’apprentissage du monde des adultes, mais où certains détails de la vie, habituellement embêtants pour les tout-petits, leur sont adaptés, compensations offertes à ceux qui devront s’habituer à en obtenir de moins en moins.
Pour la plupart d’entre nous, cette première expérience du combat solitaire avec les embûches et les énigmes du vaste monde a lieu le premier jour d’école.
Alors que les rêves de l’adulte projettent celui-ci dans le futur, ceux de l’enfant sont immédiatement palpables. De plus, au fur et à mesure que l’adulte réalise ses rêves, son monde imaginaire se rétrécit parce qu’il doit accepter que la réalité n’est jamais aussi magique que les rêves si bien que, sans même s’en rendre compte, il adapte ceux-ci aux limites du raisonnable, renonce à l’Amérique pour la villa Sans-Souci, alors que, tout le temps que dure l’enfance, les rêves s’amplifient tant que l’espace de vie s’élargit.
Au contraire des adultes qui souvent sur les photos ont une pose en retrait, le menton rentré jusqu’à prendre l’air renfrogné, parce qu’ils ont le soleil dans les yeux et surtout parce qu’ils savent déjà qu’ils n’aimeront pas trop ce presque inconnu à leur place sur le papier glacé, les tout jeunes enfants ont une attitude qui les projette, le regard droit dans l’objectif comme s’ils voulaient adhérer à la surface de l’image.
J’avais été au cœur d’un événement incompréhensible. Je venais de quitter le temps infini de l’espèce, j’étais entrée dans le temps de ma vie.
Je le savais, mais bien sûr je me tus.
Il faut être attentif à ce qui a priori ne vous plaît pas. Une oeuvre d’art est un peu faite pour vous provoquer, vous déstabiliser. Si elle est là seulement pour vous rassurer, ce n’est pas intéressant.
J’ai grandi dans une banlieue petite bourgeoise, qui m'a offert des espaces étroits. Mais j'ai eu cette chance d'habiter dans un appartement au dernier étage, avec des fenêtres, une vue très dégagée. J'avais pris l'habitude de lire près de de ses fenêtres. Ce n'était pas une vue poétique. Mais il y avait une grande part de ciel et on voyait loin. Je pouvais me projeter dans un autre espace.
Une oeuvre d’art est un peu faite pour vous provoquer, vous déstabiliser. Si elle est là seulement pour vous rassurer, ce n’est pas intéressant.
J’avais l’idée d’écrire pour dire des choses qui n’avaient pas encore été écrites. Il faudrait que je puisse raconter ça, le montrer, trouver les mots pour mettre en images cette douleur.
Je pense que si je n’avais pas été critique d’art, j’aurais été critique d’architecture. Je suis extrêmement sensible aux espaces. Devant un tableau, c'est d'abord l'espace qui me séduit ou pas.

Œuvres de Catherine Millet

Jour de souffrance (2008)La Vie sexuelle de Catherine M. (2001)Les Masterclasses, France Culture, Catherine Millet : \"Je suis beaucoup plus une spectatrice qu’une actrice\", Juillet 2019Une enfance de rêve (2014)