Pour la plupart d’entre nous, cette première expérience du combat solitaire avec les embûches et les énigmes du vaste monde a lieu le premier jour d’école.

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J'ai déjà laissé entendre que, craintive dans les relations sociales, j'avais fait de l'acte sexuel un refuge où je m'engouffrais volontiers afin d'esquiver les regards qui m’embarrassaient et les échanges verbaux pour lesquels je manquais encore de pratique.
Il y a des enfants qui se changent en gargouille écumante lorsqu’ils ont affaire au réel qui leur résiste. Moi, j’avais une forme de passivité qui me faisait glisser à la surface du monde, en suivant les pentes douces et en épousant au passage les aspérités.
Il est alors troublant de constater que ces émotions contraires et complexes affectent pareillement l'intérieur de notre ventre.
J’ai grandi dans une banlieue petite bourgeoise, qui m'a offert des espaces étroits. Mais j'ai eu cette chance d'habiter dans un appartement au dernier étage, avec des fenêtres, une vue très dégagée. J'avais pris l'habitude de lire près de de ses fenêtres. Ce n'était pas une vue poétique. Mais il y avait une grande part de ciel et on voyait loin. Je pouvais me projeter dans un autre espace.
Les enfants gros ont l’air grave ; ils sont sur le qui-vive, dans l’attente du regard qu’on va poser sur eux.
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Dans la même œuvre

On peut manquer d’un toit, d’amour, d’espoir, de tout, mais ne pas disposer des mots qui désignent sa souffrance est à mes yeux le malheur extrême. Je n’éprouve jamais autant de commisération que devant un enfant malheureux qui n’a pas encore complètement acquis le langage, ou un esprit simple, prisonnier d’un registre étroit de mots dépourvus de nuance et de second degré, ou encore devant un animal dont l’attente éperdue est tout entière dans le regard.
Quand le goût des livres vient tôt, il tient à sa fonction de fenêtre sur d’autres horizons plus ou moins extraordinaires, mais s’y ajoute le statut d’objet du livre, de propriété facile à acquérir ; il est le premier bien que l’on peut avoir pour soi, égal aux biens des adultes, et non pas leur imitation, comme le sont les jouets.
Nous avons tort de ne pas faire confiance aux apparences, parce que si chacun de nous voyait vraiment ce qu’il a devant les yeux et s’il acceptait avec innocence d’appréhender la vie dans les formes sous lesquelles elle se manifeste, il aurait la satisfaction de constater que sa propre existence présente la cohérence d’un roman bien construit, ou d’un film dont le montage subtil éclaire le scénario, au lieu qu’elle lui paraisse, comme c’est le cas le plus souvent, un confus conglomérat de faits et d’émotions.
Lorsque les adultes dédaignent ou se moquent du physique ingrat des adolescents et se plaignent de l’humeur grincheuse dont ceux-ci l’assortissent, ils feraient bien de prendre en compte ce que doit être la brutale frustration éprouvée par ceux dont ils admiraient et câlinaient le corps potelé si peu de temps auparavant.
Les mots marquent la distance minimale qu'il est permis de mettre entre soi et la douleur.