Dans les livres, quels que soient les dangers que courent les héros, ils ne les entraînent jamais dans l’inconnu total. Le monde peut être muet pour eux, il ne l’est que provisoirement, parce que l’auteur l’a balisé et qu’il en donne parfois les clefs au lecteur avant même de sauver son héros. Tout finit par avoir une explication. Le roman remplit le vide, éclaire les zones sombres, déjoue le hasard
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Il y a des enfants qui se changent en gargouille écumante lorsqu’ils ont affaire au réel qui leur résiste. Moi, j’avais une forme de passivité qui me faisait glisser à la surface du monde, en suivant les pentes douces et en épousant au passage les aspérités.
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J’ai longtemps été convaincue que mon principal défaut était d’être une menteuse. Mentir était un péché mortel, mais il me fallait bien tenir mon rôle devant l’un ou l’autre de mes publics, et j’arrivais à m’en accommoder. Cette sorte de mensonges qui servent à séparer les vies différentes qu’une personne mène de front n’appartient ni à l’une ni à l’autre de ces vies.
J’avais l’idée d’écrire pour dire des choses qui n’avaient pas encore été écrites. Il faudrait que je puisse raconter ça, le montrer, trouver les mots pour mettre en images cette douleur.
Je pense que si je n’avais pas été critique d’art, j’aurais été critique d’architecture. Je suis extrêmement sensible aux espaces. Devant un tableau, c'est d'abord l'espace qui me séduit ou pas.
Il faut être attentif à ce qui a priori ne vous plaît pas. Une oeuvre d’art est un peu faite pour vous provoquer, vous déstabiliser. Si elle est là seulement pour vous rassurer, ce n’est pas intéressant.
Dans la même œuvre
On peut manquer d’un toit, d’amour, d’espoir, de tout, mais ne pas disposer des mots qui désignent sa souffrance est à mes yeux le malheur extrême. Je n’éprouve jamais autant de commisération que devant un enfant malheureux qui n’a pas encore complètement acquis le langage, ou un esprit simple, prisonnier d’un registre étroit de mots dépourvus de nuance et de second degré, ou encore devant un animal dont l’attente éperdue est tout entière dans le regard.
Quand le goût des livres vient tôt, il tient à sa fonction de fenêtre sur d’autres horizons plus ou moins extraordinaires, mais s’y ajoute le statut d’objet du livre, de propriété facile à acquérir ; il est le premier bien que l’on peut avoir pour soi, égal aux biens des adultes, et non pas leur imitation, comme le sont les jouets.
Nous avons tort de ne pas faire confiance aux apparences, parce que si chacun de nous voyait vraiment ce qu’il a devant les yeux et s’il acceptait avec innocence d’appréhender la vie dans les formes sous lesquelles elle se manifeste, il aurait la satisfaction de constater que sa propre existence présente la cohérence d’un roman bien construit, ou d’un film dont le montage subtil éclaire le scénario, au lieu qu’elle lui paraisse, comme c’est le cas le plus souvent, un confus conglomérat de faits et d’émotions.
Lorsque les adultes dédaignent ou se moquent du physique ingrat des adolescents et se plaignent de l’humeur grincheuse dont ceux-ci l’assortissent, ils feraient bien de prendre en compte ce que doit être la brutale frustration éprouvée par ceux dont ils admiraient et câlinaient le corps potelé si peu de temps auparavant.
Les mots marquent la distance minimale qu'il est permis de mettre entre soi et la douleur.