Je le savais, mais bien sûr je me tus.

À lire aussi de Catherine Millet

J’étais moins mue par une soif de connaissance que par l’utopie d’être celle qui aurait le plus lu, engagée dans une pure activité d’assimilation, sans idée que cela pût avoir une finalité, sans l’objectif que cela servît à autre chose qu’à suivre éternellement un parcours balisé.
J'ai toujours considéré que les circonstances avaient mis sur mon chemin des hommes qui aimaient faire l'amour en groupe ou regarder leur partenaire faire l'amour avec d'autres hommes et l'unique idée que j'avais de moi-même à ce sujet était qu'étant naturellement ouverte aux expériences, n'y voyant pas d'entrave morale, je m'étais volontiers adaptée à leurs mœurs. Mais je n'en ai jamais tiré aucune théorie, et je n'ai donc jamais été une militante.
Je n’appartenais pas à la classe des séductrices, et ma place dans le monde était moins parmi les autres femmes, face aux hommes, qu’aux côtés des hommes.
Il est probable que la confiance totale que j’avais dans mes rêves empêchât que je ne me heurte aux aspérités de la réalité, et que c’est peut-être ainsi, de ne pas trop peser sur le monde des choses concrètes, que l’on force paradoxalement le destin.
L’enfer, comme le paradis, c’est pour l’éternité, et les enfants qui n’ont pas encore éprouvé les souffrances et les pertes engendrées par le temps qui passe ne doutent pas que le temps puisse passer sans jamais s’arrêter, ils ont confiance dans la promesse d’éternité, et peu importe qu’elle se situe dans un espace qu’on appelle l’au-delà. C’est à peine s’ils s’enquièrent du détail de ce qui fait les délices du paradis et les supplices de l’enfer.
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Dans la même œuvre

On peut manquer d’un toit, d’amour, d’espoir, de tout, mais ne pas disposer des mots qui désignent sa souffrance est à mes yeux le malheur extrême. Je n’éprouve jamais autant de commisération que devant un enfant malheureux qui n’a pas encore complètement acquis le langage, ou un esprit simple, prisonnier d’un registre étroit de mots dépourvus de nuance et de second degré, ou encore devant un animal dont l’attente éperdue est tout entière dans le regard.
Quand le goût des livres vient tôt, il tient à sa fonction de fenêtre sur d’autres horizons plus ou moins extraordinaires, mais s’y ajoute le statut d’objet du livre, de propriété facile à acquérir ; il est le premier bien que l’on peut avoir pour soi, égal aux biens des adultes, et non pas leur imitation, comme le sont les jouets.
Nous avons tort de ne pas faire confiance aux apparences, parce que si chacun de nous voyait vraiment ce qu’il a devant les yeux et s’il acceptait avec innocence d’appréhender la vie dans les formes sous lesquelles elle se manifeste, il aurait la satisfaction de constater que sa propre existence présente la cohérence d’un roman bien construit, ou d’un film dont le montage subtil éclaire le scénario, au lieu qu’elle lui paraisse, comme c’est le cas le plus souvent, un confus conglomérat de faits et d’émotions.
Lorsque les adultes dédaignent ou se moquent du physique ingrat des adolescents et se plaignent de l’humeur grincheuse dont ceux-ci l’assortissent, ils feraient bien de prendre en compte ce que doit être la brutale frustration éprouvée par ceux dont ils admiraient et câlinaient le corps potelé si peu de temps auparavant.
Les mots marquent la distance minimale qu'il est permis de mettre entre soi et la douleur.